Le Hobbit : La Bataille des Cinq armées (Peter Jackson ; 2014)

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On dit souvent que la fin d’une histoire révèle sa vraie intention, et met en perspective son propos par une charge finale. C’est, pour ainsi dire, le moment décisif, essentiel à l’aboutissement du récit et qui peut briser d’un coup tout une construction narrative, même solide. Aussi incroyable, intense, drôle, rythmé et passionnant que puisse avoir été le voyage – et même s’il importe parfois davantage que l’arrivée -, l’épilogue est toujours le moment de vérité, celui qui détermine si, oui ou non, tout ce que le film a développé jusque là était finalement viable, cohérent, voire pertinent. Et en un sens, la Bataille des Cinq Armées demeure, jusqu’à la dernière minute, une entreprise digne d’intérêt dans son sous-texte et tout ce qui en transpire; un point final à une adaptation au demeurant cohérente des thématiques de Tolkien. Quiconque est un tant soit peu rôdé aux textes de l’écrivain anglais descellera rapidement – si ce n’est immédiatement – tous les morceaux de richesse qui habitent l’univers de Terre du Milieu de ce chapitre final du Hobbit. Mais comme leur nom l’indique, il ne s’agit que de morceaux, parce qu’au terme des – seulement – deux heures et demie de film, le constat de la Bataille des Cinq Armées est sans appel. On a affaire à un film inabouti, auquel il manque facilement quarante-cinq minutes, si ce n’est plus; et on est face à un segment de l’oeuvre de Peter Jackson malade, qui plonge dans beaucoup d’écueils que la saga-prologue au Seigneur des Anneaux avait jusqu’à présent globalement évitée. S’il demeure quelques bouts intéressants, éparpillés aux quatre coins de ce grand méli-mélo de baston répétitive et de morceaux de dramaturgie ratés, on est ici loin de la magie d’Un Voyage Inattendu et des instants de majesté plus épars de la Désolation de Smaug, deux opus qui, en dépit de leurs déséquilibres certains, assuraient plus que rondement le show et s’octroyaient déjà une petite épaisseur.

Et si un marathon des trois versions longues de la trilogie s’impose comme une évidence si l’on veut juger du Hobbit dans son entièreté – et de façon plus définitive -, la version-salles de cette Bataille des Cinq Armées laisse un très amer goût dans la bouche: Celui d’un immense gâchis, sincère certes, mais immense tout de même.

L’un des problèmes majeurs de la Bataille des Cinq Armées réside dans son caractère inachevé. Il s’agit non-seulement du film le plus court de la trilogie, mais aussi de celui qui supporte le moins bien ses absences scénaristiques. Aussi épaississantes que furent les versions longues des deux premiers Hobbit – tout particulièrement pour la version-salle de la Désolation de Smaug, tout de même pas dénué d’aspérités -, elles se suffisaient amplement à elles-même lorsqu’on les découvrait au cinéma. Une donne qui change beaucoup à l’approche de cette Bataille des Cinq Armées, qui semble, dans un grand paradoxe, gorgée de thématique et dans l’incapacité de les formuler correctement, tant dans sa forme scénaristique que narrative. En l’absence d’un bon tiers – voire plus – de sa substance, le film ressemble, en plus, à un rendez-vous manqué et monté en hâte, de sorte que le résultat à l’écran est correctement rythmé, lisible et regardable, mais totalement vidé dès lors qu’il faut s’attaquer au fond de l’oeuvre. Et quand bien même la version longue à venir devrait réparer une partie des erreurs de ce volet final – on compterait 33 minutes additionnelles -, difficile de compter sur cette dernière pour transformer en réussite un ensemble si boursouflé par une vaste galerie de problèmes qui, en plus de toucher à l’aspect du découpage narratif du film, sont aussi de l’apanage de sa mise en scène, parfois totalement dépossédée.

Dragon ruin

THE HOBBIT: THE DESOLATION OF SMAUG

Dans une confondance entre sérialisation et franchise-building, la Désolation de Smaug nous avait laissé sur un cliffhanger monumental – mais problématique en terme narratif – dans lequel le dragon Smaug s’envolait déverser sa colère sur Laketown tandis que Bilbon, à bout de souffle, balbutiait un très symbolique « What have we done ? ». Comment enchaîner sur un climax aussi épique, point final d’une des scènes d’actions les plus impressionnantes vues au cinéma ces dernières années ? La réponse est simple, c’est en l’état impossible. La Bataille des Cinq Armées n’y parvient tout du moins pas et en pâtit énormément dans la mesure où le film manque l’accroche de son ouverture et démystifie presque totalement la figure de Smaug, dont la substance avait déjà été presque entièrement absorbée par le précédent film. Ainsi cette introduction donnera du grain à moudre aux détracteurs du découpage du Hobbit en trois parties, quand le problème ne réside pas tant dans cette déclinaison en trilogie que dans la brisure de tout le chapitre concernant le dragon doré. Collée à la Bataille des Cinq Armées pour mieux grandir le suspense du second volet, la séquence d’attaque de Laketown par Smaug ne fonctionne tout simplement pas. L’un des instants capitaux du roman – et même de la Terre du Milieu, puisqu’il s’agit de la disparition du dernier dragon connu – est ainsi expédié en une dizaine de minutes à peine, sans vraie montée en puissance – malgré un visuel alléchant -, privé de l’apport climatique de la Désolation de Smaug – du fait de son caractère isolé du reste de l’arc narratif qu’il conclut – et avec un manque cruel d’affect, se limitant au lointain écho des enjeux posés par le précédent film. En sus de cela, cette ouverture pose aussi des vrais soucis de cohérence, notamment au niveau de l’agissement des personnages, parfois un peu tronqué pour amplifier – très artificiellement – la charge dramatique d’une situation. Au rang de ces incohérences manifestes, il y a la tentative de Bard d’abattre Smaug avec de petits flèches en bois quand l’Archer est pertinemment conscient de leur inefficacité contre la peau de roc du dragon, seulement perçable par une Flèche Noire – qui servira évidemment d’élément de suspense dans la séquence tout en offrant un point d’entraide fort dans la relation entre Bard et son fils.

Travestir certains points de scénario, dans l’espoir de gagner du temps et un peu d’ampleur, telle semble être parfois la démarche de Jackson, qui y perd finalement tout: Retardant à la fois le flop fatidique d’une séquence mal structurée par ses raccords et sa durée, et abandonnant la cohérence essentielle de l’oeuvre. Une affaire problématique de gestion filmique et narrative qui annonce dès le départ la couleur sous laquelle va se profiler le reste de la Bataille des Cinq Armées: Celle de l’inachevé et du bâclé.

Si ce symptôme touche autant ce troisième film, c’est que, comme son titre l’indique, il se compose en majeure partie d’une gigantesque bataille mêlant nains, elfes, orques et hommes – censée en faire le « Defining Chapter » de la mythologie cinématographique de la Terre du Milieu. Un conflit de grande ampleur, qui se met en place tout du long mais n’éclate jamais vraiment avec la puissance qu’on aurait voulu lui attribuer, si bien qu’à côté de la bataille des Champs du Pelennor du Retour du Roi  puisque c’est la première comparaison qui viendra à l’esprit – celle des Cinq armées semble ridiculement petite et inoffensive, faute de mise en scène et de mise en place des enjeux – entre autres.

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Mountain lost

Mettre en image la Bataille des Cinq Armées, combat décrit comme homérique dans le roman de Tolkien, était clairement un défi de grande envergure, peut-être même plus qu’aucune autre bataille auparavant. Mais au souvenir des plus grandes séquences guerrières du Seigneur des Anneaux – le mémorable siège du Gouffre de Helm en tête -, il y avait de quoi se réjouir et de croire en Jackson pour assurer un renouvellement scénographique qui aurait apporté son lot de bastons inventives comme avaient déjà su le faire les deux premiers films, tout en emmagasinant une charge dramatique d’envergure, au vu des personnages et forces engagés dans la bataille. Et quand bien même son enjeu, la Montagne d’Erebor, est bien plus resserré que ceux du Retour du Roi, la matière a exploiter reste infiniment dense, avec tout ce que cela implique de conflits d’intérêts politiques, de stratégies guerrières, de retournements de situation, de duels aux enjeux plus personnels et de grands mouvements de bataille.

Beaucoup avaient reproché à Peter Jackson – et accessoirement aux studios – le découpage jugé « mercantile » du Hobbit en une nouvelle trilogie, quand le projet à l’époque de Guillermo Del Toro était prévu comme un dyptique (Un Voyage Inattendu et Historie d’un Aller-Retour). Pourtant, force est de constater que ce choix, dont l’utilité est tristement nuancée par l’ouverture de la Bataille des Cinq Armées, était viable et devient surtout indispensable au vu des ramifications que Jackson a prit soin de développer au fil des trois films. Car si ce troisième opus échoue à poser – et résoudre – ses (sous-)intrigues de façon cohésive et forte, il confirme la nécessité chez Jackson de faire du Hobbit une nouvelle trilogie, et ceux même si le projet à l »époque lui a échu par défaut plus que par volonté. Sa nécessité – sincère – de densifier et d’approfondir au maximum l’univers qu’il a mis en image et en mouvement il y a de cela treize ans maintenant.

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Est-ce l’effet du temps et de l’essoufflement qui a fait perdre à Jackson une grande partie de sa force, celle qui hier lui faisait animer les récits les plus ambitieux et remuer ciel et terre par sa mise en scène ? Trouver un raisonnement viable à tous les manquements cruciaux de ce sixième film en Terre du Milieu est finalement ardu, mais le constat est flagrant: La Bataille des Cinq Armées n’est pas tant un échec en terme d’histoire que dans la manière de la raconter et de la mettre en scène. Film de guerre presque total, la Bataille des Cinq Armées est aussi un sacré film-fresque – orientation déjà entamée par la Désolation de Smaug – encapsulant un nombre colossal d’enjeux mais surtout de personnages. Là où le précédent conservait encore ce caractère de quête isolée – malgré l’enjeu du dragon – avec la dilution du récit en deux axes distincts et équilibrés ( Bilbon et les nains marchant vers Erebor et Gandalf allant à Dol Guldur ); la Bataille des Cinq Armées plonge quasi-constamment dans la grande bouillie narrative. Un mélange qui s’explique aussi par cette fonte de presque toutes les trajectoires narratives les unes avec les autre, mais sans appui fort dans la mise en scène et de la découpage des séquences. Ainsi l’on saute d’un choc entre plusieurs armées – toujours filmées par ces presque lassantes boucles de mouvements aériens et terrestres – à un arc narratif plus personnel et resserré pour à peine une minute avant de repasser à une baston guerrière, parfois dans un autre arc encore distinct des deux précédents. Le problème de cette confusion narrative résidant dans son déséquilibre vis-à-vis du traitement des protagonistes et dans ses affrontements qui, amenés sans qu’affect et enjeux aient le temps de se poser, ne prennent pas vie, en plus de souvent montrer un douloureux manque d’inspiration – les combats dans la ville de Dale font figure d’incontournable, malgré un léger morceau de bravoure avec Bard. La bataille réserve bien quelques moments assurément excitants, notamment lorsque s’engagent des duels singuliers, parfois croisés les uns avec les autres comme ce déchaînement de pur antagonisme entre Thorin/Legolas et Azog/Bolg, mais les scènes d’action dans leur globalité se montrent bien trop répétitives et désaccordées pour convaincre. Et tout cela sans oublier que la Bataille des Cinq Armées repose une partie de son hypothétique affect émotionnel et climatique sur le flop de son introduction – et plus globalement des trente premières minutes -, dont l’échec remet(tent) un peu en perspective le reste des enjeux: Tant au niveau des sous-intrigues – souvent maladroites, comme avec le personnage d’Alfrid – que des enjeux guerriers de la bataille pour la Montagne – grands – mais souvent mal raccordés les uns aux autres. Au sein de ce complexe ne sachant pas sur quel pied danser, ce sont les personnages qui en pâtissent le plus – certains motifs sont même ratés -, d’autant que la narration peine à les hiérarchiser de façon cohérente en termes d’importance scénaristique et de dramaturgie.

Echoes of Time

THE HOBBIT: THE BATTLE OF FIVE ARMIES

À ce titre, plusieurs arcs déçoivent particulièrement, notamment par ceux faisant écho au Seigneur des Anneaux. Toute la partie centrée sur Dol Guldur, finalisation d’un appendice essentiel débuté dans un Voyage Inattendu – l’enquête de Gandalf sur le retour de Sauron –, semble conclue dans la hâte. En sus de quelques choix de cadrage étranges et inefficaces, l’arc concernant le retour de Sauron à Dol Guldur aboutit – très – rapidement – syndrôme version-longue – par un affrontement assez raté entre le Conseil Blanc et les Spectres de l’Anneau et dans une mêlée au reste des enjeux qui lui font perdre de sa puissance, malgré une conception visuelle originale – et encore une fois inachevée, la faute à des SFX parfois inégaux. Si l’arc achève de donner un rôle majeur au Conseil Blanc et à Gandalf – définitivement illustré comme un « homme en mission » -, il éclate surtout de façon fade au niveau de l’intensité, avec ces raccords pas ingénieux, brouillant un peu le rythme du combat, déjà assez harrassants dans ces mouvements et entrechocs. Toute cette trajectoire narrative, censée représenter les ellipses et absences du roman, ici avec la confrontation des « grands forces » dans l’ombre, est aussi, malgré son manque d’émotion – la relation de fascination bâclée entre Galadriel et Gandalf -, la plus importante en termes d’ajouts purs et durs, puisqu’il s’agit aussi de la plus impactante sur le long terme. Et de celle disposant d’une relative et effective résonance au niveau des enjeux du Seigneur des Anneaux, avec pour conclusion la fameuse phrase de Saroumane: « Leave Sauron to me. » C’est l’annonce d’un autre temps et d’une autre guerre. L’autre arc narratif à forte résonance qui échoue grandement à l’écran, c’est celui de Legolas, dont on comprend malgré tout enfin les teneurs et aboutissants ici. Sur le papier, ce nouveau focus sur l’elfe de la Communauté de l’Anneau en augmente la dramaturgie et complexifie avec cohérence un personnage assez unidimensionnel dans la trilogie originale. C’est à ces fins qu’interviennent la relation conflictuelle entre lui et son père Thranduil, ainsi que le métissage amoureux que représente Kili et l’elfe Tauriel, injustement moqué par beaucoup de spectateurs. Si la première est trop rapidement brossée pour que son intérêt se manifeste – encore un syndrôme d’un presque-charcutage au montage -, le second révèle enfin son potentiel dramatique, car il ne s’agit pas seulement d’un négatif sombre à la relation d’Aragorn et Arwen dans le Seigneur des Anneaux, mais aussi du principal vecteur impactant Legolas, définitivement consacré en guerrier solitaire et tragique, incapable même de se réconcilier avec son père et seul en amour.

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There and Back Again

On comprend mieux toutes les modifications apportées par Jackson et ses scénaristes au roman, dont l’enjeu avoué était bien de donner une ampleur supplémentaire au bouquin de Tolkien tout en complexifiant les perspectives par rapport à l’histoire du Seigneur des Anneaux, ici complétée par ce nouveau récit évoluant tout en parallèle, en miroirs et en effets de résonance. Car c’est bien dans cette Bataille des Cinq Armées que réside la déviation la plus primordiale du Hobbit par rapport au roman, où Bilbon, tombant dans les pommes, ne se réveillait qu’à la fin de l’affrontement pour en constater les conséquences. Ici, il y participe activement dans un but précis : Révéler toute la thématique de son odyssée intérieure par l’intermédiaire de son lien avec Thorin désormais tourné en anti-héros total, rongé par l’avarice et le bellicisme, le « Dragon’s Sickness« .

L’histoire du hobbit ici n’est pas tant celle d’un sauveur, ni d’un héros – comme finira par le devenir inévitablement Thorin -, mais celle d’un héritier, d’un passeur de récit, d’un conteur. Ce voyage inattendu hors de la Comté, c’est celui d’un petit homme à la recherche de sa nature qui fuit inconsciemment son confort retranché loin des fracas du monde et qui finit par y revenir précisément parce qu’il n’est pas un héros, et que sa tâche est tout autre. Quand Bilbon annonce à Thorin un prophétique « One day I’ll remember. Remember everything that happened: the good, the bad, those who survived… and those that did not.« , tandis que s’arment en fond les futurs condamnés de la Bataille, tout apparaît nettement, autant dans la dramaturgie du destin de ces sacrifiés que dans l’annonce de la révélation de Bilbon : Trouver une histoire à raconter, un héritage à faire passer aux générations futures. Une grande partie de l’enjeu de la quête hobbitesque dans cette nouvelle trilogie se situe dans ce passage de flambeau, ici cristallisé à la mort de Thorin. C’est Bilbon le premier qui arrive au chevet du roi, sur le point de rendre son dernier souffle, et qui le veille, tandis que reviennent en mémoire les paroles du poème de Beowulf, forte source d’inspiration pour Tolkien et dont une partie de l’enjeu est finalement le même. Il est au chevet du roi, il en sera dès lors le scribe – et l’ami intime – pour raconter leur extraordinaire aventure. Et vient alors un instant presque touchant, au trépas de Thorin: Bilbon pleure.

C’est la perte de l’innocence et le gain de la conscience.

THE HOBBIT: THE DESOLATION OF SMAUG

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