Enemy (Denis Villeneuve ; 2014)

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Découvrir Denis Villeneuve avec Enemy est probablement l’une des meilleures choses qui puisse arriver au cinéphile que je suis, car c’est découvrir un réalisateur, un peu trop étiqueté au thriller ces derniers temps, par le biais de son film visiblement le plus protéiforme. De part son synopsis de départ et ses rares bande-annonces, Enemy serait à ranger dans la case du thriller psychologique autant que dans celle d’un film à l’aura fantastique. Pourtant, à la vision de cet objet si parfaitement maîtrisé par son réalisateur – le film dure à peine une heure trente et il ne nécessite pas une minute de plus, à mon grand étonnement d’ailleurs – il semble que les cases dans lesquelles ranger Enemy ne soient pas si évidentes, tant le film mute et prospère hors de l’écran une fois le générique de fin défilé.

La thématique du doppelgänger est une des récurrences les plus tenaces dans l’histoire du cinéma, et ceux, qu’elle que soit sa forme – littérale comme dans le surprenant Moon, déformée par des temporalités successives comme dans Looper ou bien purement figurative (On pensera à The Prestige). Enemy, lui, semble réunir un peu toutes ces facettes dans une même histoire, ici adaptée du roman de l’écrivain portugais José Saramago, L’autre comme moi.

L’histoire part d’un postulat de base classique. Adam Bell, un professeur d’histoire un peu miteux, peu engagé et en relation elliptique avec une jolie jeune femme, Mary, découvre un jour l’existence d’un homme qui le même corps et la même voix que lui. Il est acteur de cinéma, marié, attend un enfant et s’appelle Anthony Sinclair. Dès la découverte de son double en regardant un film dans lequel ce dernier tient un rôle, Adam va essayer d’entrer en contact avec lui et les choses vont vite déraper. Autant le dire tout de suite, il va m’être extrêmement difficile de ne pas spoiler – d’ailleurs autant le dire, ça va sans doute spoiler sévère -, sachant que le film ne s’articule pas autour d’un plot-twist en particulier, mais davantage autour d’une série de détails qui semblent insignifiants – oui, vraiment insignifiants- mais qui n’ont de cesse de remoduler l’intrigue, jusqu’à questionner sa nature même. Je vous conseille donc de voir le film avant de lire cet article.

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Il y a une veine très lynchienne qui parcourt Enemy et qui concourt à attraper l’attention du spectateur jusqu’au bout de la bobine, notamment via l’introduction du film, soit à peu près ses cinq premières minutes, avec l’intronisation extrêmement troublante et mêlée de plusieurs motifs de la névrose psychologique, ici le fantasme sexuel, la figure de l’araignée et le bizarre. Dans un club de sexe, Adam – ou est-ce Anthony ? – observe une femme se masturber devant ses yeux ainsi que ceux d’autres hommes. La caméra filme l’angle de manière à ce que l’on ne voit pas clairement l’objet de la jouissance, laissant un léger doute planer sur la scène déjà bien glauque par son atmosphère. Doute renforcé par la mise en scène langoureuse couplée une sonorité fortement anxiogène ainsi que par une somme de détails ambigus: Un plan qui omet clairement de montrer l’épicentre de la scène, soit l’objet de l’attention des hommes et de jouissance de la femme; les cris de cette dernière, tantôt jouissifs, tantôt douloureux; le visage de Jake Gyllenhaal, absorbé et presque torturé. Le malaise qui plane sur la scène augmente d’un cran lorsque deux autres « prostituées » entrent dans le cadre. L’une dépose un plateau d’argent sur le sol, l’autre se déshabille. Puis on enlève méticuleusement le couvercle du plateau, révélant une tarentule vivante. Plusieurs hypothèses passent alors par la tête, la plus affreuse – mais aussi la première qui m’est venue à l’esprit – étant que la femme trouve un moyen de se masturber avec l’araignée. Au lieu de cela, on voit la tarentule sur le point de se faire écraser par le talon de la femme nue. La scène choque par la somme de d’éléments étranges et nauséeux qu’elle intronise, agrippe l’attention; sa portée, elle, demeurera mystérieuse jusqu’à la conclusion du film mais qu’importe, Enemy, tu as désormais ma pleine attention, rien que pour les bizarreries qui semblent habiter ton univers.

L’ouverture bizarre du film de Denis Villeneuve fait toute cohérence avec ses choix suivants, puisque par la suite, Enemy va encore davantage imprimer son monde étrange et à la lisière du fantastique, multiplier les pistes scénaristiques au fur et à mesure qu’Adam découvre la vérité sur son double et finalement entrecroiser les points de vue, au point de donner naissance à deux récits évoluant en parallèle – soit les points de vue des doubles – pour mieux densifier une intrigue en apparence limpide et linéaire, mais secrètement labyrinthique. Cette volonté, affichée dès les premières minutes, de brouiller le sens des images pour aller chercher des représentations et significations du subconscient se traduit tout du long par des motifs évidents du trouble mental au cinéma, à savoir l’environnement quotidien devenant une prison mentale, une divagation perceptive déstabilisante, des flottements de la mémoire ou encore tout simplement une déformation du rêve, par l’introduction de névroses phobiques – ici une femme adoptant une tête d’araignée, motif à la fois sexuel et vénéneux.

En élégant manipulateur, Denis Villeneuve use du visuel pour troubler encore un peu plus la notion de réalité quant à son univers. Montage soudainement elliptique, Toronto à l’ambiance brumeuse, teintes jaunâtres donnant aux scènes un aspect surréaliste – et qui rappelleront par ailleurs à certaines ambiances des films de David Fincher , dont Villeneuve s’inspire clairement -, tout y passe pour mélanger les strates de réalité d’Enemy, qui s’épaissit du coup sans jamais faiblir, le format court offrant au récit une rythmique impeccable.

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Mais là où Enemy fait très fort, c’est au niveau de l’étendue de ses grilles de lecture. Au delà d’un film-toile sur la folie et le dédoublement d’identité (cela reste à mettre au conditionnel, car il ne s’agit que de l’une des analyses possibles), Enemy met en lumière une foultitude de thèmes à partir de cet élément de départ qu’est le double et la « torture » psychologique que son existence impose. L’hypothèse récurrente qui fut évoquée sur la toile, et à travers laquelle tout Enemy peut être décrypté, est celle de l’allégorie d’un adultère, avec cet homme qui, par peur de l’engagement et de la maternité de sa femme, s’invente un double inconscient avec lequel il vit une vie parallèle. Un double qui finira par tromper et qui est évidemment, acteur, élément scénaristique renforçant le côté méta assez fascinant que Enemy développe au fur de son intrigue – Adam découvre son double par un film, ce dernier est acteur et mène une double vie, ils finissent par se perdre dans leurs réalités confondues. Cette piste analytique se voit renforcée par le final, dans lequel Adam, après avoir échangé son identité avec Anthony, découvre que la femme enceinte de ce dernier, Helen, n’est rien d’autre qu’une gigantesque araignée, à la fois métaphore du matriarcat et de l’emprisonnement – par la toile -. L’araignée se rétracte, comme si elle avait peur de son mari, qui vient de retrouver la clé du club de la scène d’ouverture: Pour elle, il est un tueur d’araignée, un destructeur et donc possiblement, celui qui peut faire du mal à l’enfant à naître. Il faut voir dans en cette scène la belle délicatesse de Villeneuve dans son traitement d’un motif aussi ambivalent que l’araignée. Ici, la créature n’est pas seulement horrifique et/ou fantastique, elle est aussi l’apaisement, la mère, la stabilité, peut-être au détriment de la liberté – voir la scène où Adam et Helen finissent par faire l’amour et ainsi reconstruire un couple là où Anthony et Mary se détruisent l’un l’autre et meurent ensemble dans un accident de voiture.

Un autre grille de lecture intéressante – et bien plus terre-à-terre – repose sur ces intrusions arachnéennes fantastiques dans le récit comme étant une métaphore stridente du totalitarisme – voire du capitalisme, le thème intéressait déjà le réalisateur dans son court-métrage Next Floor, même si je ne m’avancerais pas trop sur cette thèse-ci -. Adam enseigne, au début du film, à ses élèves que tout est une question de contrôle, que toutes les dictatures partagent cette même obsession de la maîtrise de la masse. Les multiples apparitions arachnéennes, notamment celle de la femme araignée prennent alors des airs d’actualisation de l’Invasion des profanateurs de sépulture, film US de 1956 où des extraterrestres s’emparaient progressivement des corps des citoyens d’une petite ville américaine – à l’époque il s’agissait avant tout d’une manière de mettre en lumière les angoisses liées à la Guerre Froide et l’idée que l’ennemi était sur le sol américain. Les araignées prendraient donc le contrôle de la ville en se faisant passer pour des femmes – les câblages de la ville filmés comme une toile en sont un des éléments les plus significatifs. Cette notion de contrôle se traduirait aussi par les interventions de la mère d’Adam, moralisatrice et autoritaire, dont l’une est d’ailleurs suivie par l’apparition d’une gigantesque araignée sur la ville, évoquant la sculpture de Louise Bourgeois, Maman. L’araignée tire donc les fils de la vie d’Adam, ce dernier en étant inconsciemment conscient – les rêves de femme-araignée – et s’inventant un double pour échapper à cette emprise. Il faut se rappeler, avant d’aborder à nouveau la scène finale, une citation de William Hegel et Karl Marx qu’Adam fait lors d’un de ses cours: « All the greatest events happen twice. The first time, it’s a tragedy. The second time, it’s a farce. » La tragédie, c’est toute cette première partie où il échappe progressivement à l’emprise des araignées jusqu’à échouer avec son accident de voiture, tuant ainsi son double – le dernier plan de l’accident est sur la vitre brisée en forme de toile -, il finit par se réunir avec Helen en faisant l’amour avec elle et, en découvrant sa véritable nature, il soupire, semble dépité. Se débattre est vain, cette farce sera continue – « It’s important to remember this. This is a pattern that repeats itself throughout history. » disait Adam à ses élèves. Le discours ici est éminemment pessimiste car il ne laisse aucun échappatoire possible, « l’enemy » est intime car il a pénétré dans le foyer et dans le couple, et quelle que soit la piste d’analyse dans laquelle on s’engagera l’ennemi sera toujours celui de l’intérieur, qu’il s’agisse de nous-mêmes ou des autres. Ce qui confirme la radicalité de ce nouvel objet de Mr.Villeneuve, tant dans ses choix de mise en scène que dans sa narration et le propos qui l’infuse, le tout porté par une série d’excellents acteurs, à commencer par Jake Gyllenhaal, qui continue d’impressionner par la richesse de sa palette.

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Il est intéressant de voir sortir la même année Enemy et Gone Girl, deux films qui en cachent un autre, deux films sur les apparences, sur le couple, d’une cohérence admirable et dont la richesse foisonne. Si celui de David Fincher épouse une réalité poreuse et âpre, celui de Denis Villeneuve, de part son cadre lynchien et ses élans fantastiques pesants, acquiert une texture toute singulière, et qui, au delà de son penchant pour la noirceur et la psychologie, aborde suffisamment de thèmes universels pour parvenir à créer l’émotion. Sans doute y aurait-il d’ailleurs matière à une analyse comparative intéressante entre ces deux objets de suspense si savamment maîtrisés.

Teasing spotted.

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12 réponses à “Enemy (Denis Villeneuve ; 2014)

  1. Il faut que tu vois Polytechnique de Villeneuve !

    Pour Enemy je n’aime pas ce genre de films habituellement, le côté symbolique où ce que tu vois veut dire « autre chose », mais celui-là m’a quand même envoûté.

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    • Oh ravi que tu viennes faire un tour ici^^
      Et ne t’inquiètes pas, je compte voir tous ses films, son court Next Floor était déjà assez amusant et bien foutu à l’époque, même si la symbolique était lourdaude.

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  2. Polytechnique, c’est un film tiré d’un fait divers québécois, avec certains personnages fictionnels pour pas s’inspirer trop directement des victimes. Et ça fait très très mal. Perso j’aime moins ses autres films car plus « cinématographiques », ou même Incendies avec sa structure de tragédie grecque un peu trop évidente. Polytechnique est d’un tout autre niveau.

    Oui, j’ai ajouté le lien dans mes favoris sinon ^^

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  3. J’en ai tiré la même conclusion que ta 1ère analyse.
    La seconde, plus recherchée n’est pas incompatible.
    Je ne sais pas si j’ai aimé ou non ce film, mais une chose est sure, il intrigue.

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