Les Gardiens de la Galaxie (James Gunn ; 2014)

 

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Le phénomène qui s’opère avec Les Gardiens de Galaxie est proprement fascinant – mais aussi effrayant – dans la mesure où il résume à lui seul tout un pan de l’industrie cinématographique de nos jours. Marvel Studios, la grande usine à super-héros du XXIème siècle vient d’asseoir avec cette nouvelle franchise, sa suprématie actuelle. Non seulement c’est désormais l’assurance pour le studio de pouvoir vendre n’importe quel univers auquel son nom sera associé, mais c’est aussi l’ultime patchwork marvellien: Enterrer toute la prise de risque inhérente à un univers et une mythologie forte sous l’humour  et l’efficacité de l’instant. En cela, Les Gardiens de la Galaxie touche mille fois sa cible et pourrait même avoir ceux qui se pensaient à l’abri d’un tel stratagème, jusqu’à se faire passer pour une production sincère et véritablement nostalgique, ce que le film n’est pas tant que ça.

Dernière étape de la phase 2 de Marvel avant le second impact des Avengers avec Age of Ultron en 2015, Les Gardiens de la Galaxie est aussi le « vrai-faux » saut de la foi de Marvel avec l’arrivée d’un nouvel univers, de nouveaux personnages, soit une prétendue prise de risque pour le studio, qui n’en est pas une tant le produit à l’écran avance sûr de lui. Si certain de sa réussite que les crédits annoncent nonchalamment que « Les Gardiens de la Galaxie reviendront ». On peut comprendre pourquoi ce petit message a été gentiment glissé en sous-titre, car à la vision de ces « nouveaux héros », il est évident que la formule Marvel a trouvé son plus beau représentant. A l’origine, les Gardiens de la Galaxie est une série de comics racontant les aventures d’une équipe de d’héros interstellaires. Série qui n’a jamais rencontré un franc succès auprès des lecteurs et qui ne s’est fait véritablement connaître qu’à travers un gigantesque cross-over Marvel Comics durant les années 2000, voyant même Iron Man s’allier à l’équipe pour un temps. Durant cette période, les personnages de Rocket Racoon (Bradley Cooper dans le film), le raton-laveur anthropomorphe as de la gâchette, et Groot (La voix imposante de Vin Diesel), l’humanoïde végétal, deviennent les mascottes de la série. L’univers offrant ainsi quelques liens avec ceux déjà présents chez Marvel, il devient évident que Les Gardiens de la Galaxie offre un « nouveau » terrain de jeu idéal et pas risqué pour un sous: Un univers riche, des personnages devenus en l’espace de quelques mois des icônes pop durables (On pensera surtout à Rocket et à Groot), un champ de space-opera en vogue ces derniers temps, le côté comédie d’action qui assure l’adhérence du grand public et des connexions suffisantes avec les autres films de l’univers Avengers pour faire le liant et ne pas complètement perdre le spectateur, qui se retrouve, de toute façon, face à un produit incroyablement rassurant pour l’inconscient collectif.

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Avec les Gardiens, Marvel trouve une formule double face techniquement parfaite: D’un côté, la coque du produit d’usine formaté pour répondre au cahier des charges et attirer le grand public; de l’autre, un sentiment jouissif de liberté naissant dans l’esprit du spectateur, fruit de l’alliance d’un univers teinté de personnages fantasmagoriques et d’un penchant feel good movie assez irrésistible, à base de bande originale 80s, de money-shots distribués à chaque séquence – qui masquent la réalisation pas si exceptionnelle – et d’un humour omniprésent. La recette des Gardiens de la Galaxie, elle se base sur cela, ainsi que sur la caution de réalisation de James Gunn, qui assure l’efficacité du récit et son côté très légèrement subversif, reflétant celui des personnages.

Forcément, le produit fonctionne diablement bien et force même le respect pour tout ce qu’il représente, en parvenant sans doute même à subjuguer des esprits un peu plus aiguisés que la moyenne. Mais en tant qu’objet de cinéma, les Gardiens de Galaxie fait assez pâle figure, à mi-chemin entre ratatinage d’un substrat éminemment riche à tous les niveaux et sursauts de poésie délectables au milieu du goût industriel qu’à l’ensemble. A première vue, tout paraît ultra cool. Un raton-laveur badass qui parle avec des flingues, un bandit qui danse sur Come and Get Your Love (C’est vrai que ce moment est méga-cool), une baston dans une prison avec un arbre humanoïde et une alien guerrière, des poses iconiques à souhaits, des décors cyclopéens et bourrés de couleurs, un paquet de punchlines acérées et un cabotinage constant des personnages; tout semble si jouissif, beau, dynamique, drôle que l’on se peut se prendre très facilement au jeu.

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Sauf que dans sa recherche d’efficacité immédiate et « coolitude » constante, Les Gardiens de la Galaxie oublie de se façonner un véritable squelette au niveau de ses enjeux, climax et émotions, tout en conservant à chacune de ses strates une petite scène qui cristallise tout ce qu’on pouvait espérer du film en terme d’ampleur.

En dehors de Star-Lord (Chris Pratt, énormissime), qui écope de quelques scènes touchantes, le film échoue partiellement à donner corps à son équipe de gardiens, en présentant ses divers membres sans prendre le temps d’approfondir leurs motivations et avec une équipe qui semble se souder en un éclair, certes dans l’adversité, mais de façon télescopée, malgré une dynamique de groupe bien plus cohérente que celle d’Avengers. Et pourtant, l’espace d’une scène où les Gardiens sont réunis au sein de Groot, transformé en une sorte d’arbre de vie, la beauté de l’instant d’unité d’un groupe de losers désespérés touche inévitablement. Il en va de même pour toute la montée en puissance épique des scènes d’action, qui, noyées dans un montage surdécoupé et un numérique parfois baveux, ne parviennent pas à susciter la moindre sensation. Sauf que pendant l’affrontement de la prison stellaire, couronné par le jubilatoire « Oh Yeah » de Rocket Racoon, ressurgit l’excitation du gamin devant ce rêve coupable du raton-laveur teigneux qui flingue à tout va. Toujours dans cette optique, si l’émotion du film est secrètement dirigiste et donc assez putassière, employant les deux sidekicks que sont Rocket et Groot, dans un premier temps comme vecteur comique, et ensuite comme vecteur émotionnel sans pour autant développer les personnages, les rares instants d’arrêts que le rythme du film ménage assez difficilement dégagent une poésie spatiale étonnante. Lorsque qu’une armada de vaisseaux bigarés se déhanche dans le ciel alors que passe en fond un énième morceau universel des 80s, il perce de la coquilles du film une vraie poésie, parfois sincère et nostalgique, parfois assez artificielle mais touchante comme lorsqu’il s’agit d’aligner des plans spatiaux romantiques où s’étreignent dans le vide deux hors-la-loi désespérés. Et finalement, à la vision de la danse du jeune Groot sur les Jackson Five, on sourit tout en pensant que ce n’est qu’une petite caresse dans le sens du poil comme le film en distille tant en deux heures de pétarades colorées, de pluie de vannes peu naturelles mais mécaniquement drôles et de références à tout un pan de la culture pop dont le souvenir fera souvent sourire.

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Le rapport au souvenir, c’est à priori ce que le film a de plus intéressant en terme de propos. Forcément, il s’agit avant tout du Walkman de Star-Lord, dernier lien du hors-la-loi à sa Terre lointaine, mais cette mécanique mémorielle s’active régulièrement au travers de multiples personnages, donnant à voir les prémices d’un propos intelligent qui aurait pu s’illustrer dans l’univers si riche du film. Ce monde, James Gunn tente d’y donner vie, assez vainement, en insérant un semblant de fond politique, de conflits internes entre les diverses factions en présence, et avec une accumulation des personnages qui ne fait que renforcer le sentiment de gâchis tant les possibles laissent rêveurs. Rien que l’antagoniste principal, Ronan l’accusateur, est piètrement caractérisé malgré sa substance intéressante soutenue par un Lee Pace purement théâtral et impérieux. Les motivations du véritable méchant, le Titan Thanos (Josh Brolin), sont elles aussi peu claires et le personnage du Collectionneur (Benicio Del Toro, clairement sous-exploité) sert avant tout de pont avec Thor: Le monde des ténèbres là où le marchand de Knowhere avait tout du personnage ambivalent et passionnant par excellence. Il ne faut pas oublier que ce premier film est aussi un film introductif mais l’installation de l’intrigue semble si faste qu’on aurait largement vu Les Gardiens de la Galaxie formuler une ampleur scénaristiques tout autre. Le découpage pas toujours lisible et surtout épurant au maximum le récit n’aide pas le rythme pointillé et empêche toute mise en place de l’émotion au profit de rares sentiments primaires comme la jubilation lors de ce gunfight dansant où Peter Quill décime les gardes d’une prison pour récupérer son Walkman. La sincérité qu’on voudrait imputer à la quête de Star-Lord, aux Gardiens, et par extension à toute l’entreprise du film, est presque complètement anéantie par son manque constant de naturel. L’implication et l’appréciation du spectateur dépendra alors de sa volonté de s’investir et d’accepter un produit si calibré et formaté, mais il ne faudra pas se leurrer sur la nature véritable du projet. Mais vu qu’un raton-laveur existentialiste dégomme des méchants avec un gros flingue, et que Chris Pratt cabotine génialement dans le rôle du bandit au grand coeur, on finira toujours par y revenir.

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Partagé entre deux époques, Les Gardiens de la Galaxie se teinte tantôt d’une couleur nostalgique et poétique, tantôt d’un chatoiement mécanique qui semble factice et réglé comme une horloge. Il faudrait sans doute voir en ce film l’essence même du divertissement et dans un même temps, celle du non-divertissement car l’usine Marvel a forgé un produit purement millimétré, dans lequel subsiste une bride de « coeur » par le supplément d’âme qu’apportent certains personnages et quelques moments d’une beauté stupéfiante. S’il remplit pleinement ses objectifs de divertissement, Les Gardiens de la Galaxie semble les rater dans le fond pour les même raisons, car il divertit par une feuille de route rédhibitoire et mécanique à laquelle on finit pourtant par s’attacher. Les fébriles et réguliers sursauts de sincérité du film ne parviennent pas à masquer l’incroyable machinerie dans lequel le blockbuster de James Gunn a été fabriqué. Mais quand le Milano, vaisseau des Gardiens, s’envole dans le ciel et qu’une jeune pousse de Groot se met à danser sur « I want you back », on tressaute nostalgiquement en se disant que ces Gardiens ont beaucoup de pan du cosmos à explorer, et surtout, à faire briller.

Trop tard, le générique de fin défile déjà.

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8 réponses à “Les Gardiens de la Galaxie (James Gunn ; 2014)

  1. Tiens, je me disais justement que ça faisait un moment qu’on ne t’avait pas lu. 🙂

    Ton avis sur le film est intéressant. J’aime bien la façon que tu as de soulever les limites de ce vaste projet mais je crois en même temps qu’il pouvait difficilement en être autrement, notamment en ce qui concerne l’approfondissement des personnages.
    Contrairement aux Avengers, les Gardiens de la Galaxie n’ont pas eu droit à plusieurs films par protagonistes. Aussi, il a fallu tout planter ici et vite. L’objectif, c’était de définir l’identité des personnages, pas leur personnalité ou leur vécu. On pouvait se le permettre avec Iron Man ou Thor parce qu’on a eu un ou plusieurs films respectivement centrés sur eux avant « Avengers ».
    Aussi, à l’inverse de « Avengers », je pense que la construction des personnages (dont on est d’accord pour dire qu’elle est juste suffisante pour ce coup-ci il me semble) se fera par à-coups distribués ponctuellement dans « Les Gardiens de la Galaxie 2 » (et 3 probablement) car il n’est visiblement pas dans les projets de Marvel Studios de faire des films « Star-Lord » ou « Rocket & Groot ».

    Excellent papier en tous cas mais ça devient une habitude.

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    • Merci pour le commentaire auqu je vais tâcher de répondre « efficacement »:

      Pour ce qui est de l’approfondissement des personnages, il suffit pour chacuns d’ajouter quelques scènes d’exposition des motifs au lieu de certains dialogues qui m’ont paru téléscopés et manquant carrément de naturel. De même que le groupe s’unit dans l’urgence, etc mais tout le découpage des séquences est tellement rapide que le tout devient presque illisible et empêche la mise en place de l’empathie avec les personnages.

      Certains ont parlé de respect pour un film Marvel, je ne vois pas le respect ici, mais plutôt une vaste fabrique qui ne prend aucun risque. Ces Gardiens de la Galaxie ne seraient presque qu’un énième skin s’il n’y avait pas ces sursauts poétiques et héroiques et ces personnages à la substance originelle intéressante.

      Je n’ai pas vraiment aimé GOTG mais je continue à espérer, après The Winter Soldier (Qui reste pour moi le meilleur Marvel Studios a ce jour) et ce film, que les productions Marvel commencent à montrer plus de respect et d’âme.

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      • Je n’irai pas moi non plus parler de respect quant à ce film. Faut pas se voiler la face : ça reste un blockbuster Marvel. Très sympathique au demeurant, réhaussant la qualité d’une Phase 2 qui avait mal commencé. Mais un blockbuster quand même.

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          • Si quand même, je l’ai trouvé divertissant. Son scénario n’est pas énormément recherché mais il a créé une bonne ambiance à la feel good movie comme tu l’as souligné qui m’a bien plu. Le ton était divertissant en fait, plus que le fond.

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