La Planète des Singes: L’affrontement (Matt Reeves ; 2014)

 

21021470_20130725170334508

Étrange paradoxe que celui qui touche Dawn of the Planet of the Apes. On est face à un film qui semble s’être presque complètement délesté de son statut de blockbuster d’été pour partir dans la direction du film d’aventure post-apocalyptique, tout en omettant bizarrement de prendre pleinement parti pour son propos naissant. En résulte un film malade, tiraillé entre une aseptisation niaise de ses thématiques et ses jaillissements de violence tragiques. Entre majesté et banalité, la nature de cette nouvelle Planète des Singes est encore balbutiante.

Le point médian de Dawn of the Planet of the Apes, qui fait à la fois une de ses forces et sa plus grosse faiblesse, se trouve clairement au niveau de son écriture, qu’on aura rarement vue aussi schizophrène. Si d’un côté, le film développe des figures intelligentes et peu manichéennes – comme le lieutenant singe Koba, acerbe vis-à-vis des humains mais toujours porté par sa volonté de protéger son chef et son peuple – il les phagocyte de manière frustrante de l’autre, en les faisant interagir avec une bêtise parfois sidérante – le personnage de Kirk Acedevo, livide, semble n’avoir été crée que pour faire foirer les tentatives de réconciliations entre singes et hommes; Koba, quant à lui, se retrouve à agir dans une logique contraire à son personnage pour faire avancer le récit, preuve d’un grave manque de cohérence dans certains pans de la narration. Les singes bénéficient d’un travail d’écriture formidable (mais pas toujours comme on a pu le voir plus haut), à commencer par César, clé de voûte du récit, quand les humains, eux, nagent dans une banalité qui n’en serait pas vraiment une si il n’était pas si difficile de s’identifier aux personnages, dont les motivations sont balayées avec une distance étrange.

Dès son premier acte, le film déploie un parallèle intéressant entre les cellules familiales humaines et animales. D’un côté, il y a celle de César (Andy Serkis), avec sa femme et ses deux fils, et de l’autre se trouve Malcolm (Jason Clarke), partisan de la paix qui remplace maladroitement James Franco dans le rôle humain principal. L’idée de l’interaction entre ses deux microcosmes se développe au fur du récit de manière logique et efficace et pourtant… Il faut comprendre que le sentiment de gâchis qui plane sur le film est avant tout du à toutes les facilités de narration qui sont employées. Toutes les interactions d’humains à singes, de singes à singes et d’hommes à hommes semblent balisées et prévisibles, tant et si bien que même si l’histoire est mathématiquement « bonne », elle ne transcende jamais son statut pour devenir ce que les tout premiers plans du film annonçaient: Une odyssée des espèces, dure et violente.

488355

De part son étalement temporel limité et le focus qui est mis sur un intimisme légitime mais souvent maladroit, il y aussi un véritable souci d’ampleur avec le scénario, et pourtant le rythme assez mou ne volatilise pas les deux heures quinze de film. Un manque d’ampleur qui se ressent aussi parce que l’impact émotionnel du film s’étend plutôt bien avec les singes, mais s’effondre totalement lorsqu’il s’agit des humains. A l’expressivité picturale de ces proto-humains quadrumanes se substitue une palette d’acteurs pâles et fluets comme Gary Oldman, pas en grande forme avec ce long-métrage. Ce problème d’implication trouve aussi écho dans les justifications des personnages, parfois exposées en un temps record, qui tranche radicalement avec la torpeur qui semble toucher l’avancée de l’intrigue, dans laquelle il ne se passe pas tant de choses. Évidemment, il est intéressant de voir le bon sens de certains bouts du récits, comme le dilemme de César, entre prise de responsabilité et pacification des deux camps.

Le cheminement progressif qui mêle humains et singes, censé illustrer le métissage de deux cultures et la rencontre de deux mondes pas si éloignés, il s’effectue soigneusement, avec une maladresse monstre dans certaines étapes (Le rituel éternel de l’entraide entre deux sphères qui se complètent, la trahison obligée de Koba), mais sans une mise en scène pour l’appuyer. Les dialogues, qu’ils soient singes ou humains sont tous filmés de manière lisible et correcte mais sans aucune transcendance des matériaux narratifs à disposition. Il semble que la caméra du réalisateur de Cloverfield soit figée. A la question « Pourquoi » vient une réponse évidente: Trois ans se sont écoulé entre ce film et Les Origines, et entre ces trois ans, la technologie a encore avancé. La mise en scène d’exposition presque constante de Matt Reeves se comprend alors mieux, il est question de scruter les singes, leurs regards, leur bouche, leur peau et les textures qui la composent. Il s’agit de capter l’essence de ces créatures numériques si vivantes et véritables.

291273

La pétrification de la mise en scène apparaît alors comme logique car chaque scène avec les singes est l’occasion pour la motion-capture d’exprimer son plein potentiel, surtout lorsqu’Andy Serkis monopolise le cadre avec son impérieux avatar. Les dialogues, tout en images et presque muets, expriment énormément avec des gestes simples et des mouvements naturels. Et dès lors qu’ils parlent, les singes acquièrent un caractère magique et fascinant comme en témoigne les discours de César: Les sons sont primaires et secs, le visage incroyablement humain, peut-être même trop humain, mais le tout prend vie, littéralement, avec un iconisme dont on n’aura de cesse de se délecter. Lorsque l’affrontement tant clamé commence, aux deux tiers du film, l’ambition formelle et épique de Dawn of the Planet of the Apes se réveille subitement. Les cadrages gagnent en amplitude, les plans en longueur tandis que le tournage en milieu naturel prend alors tout son sens et la mise en scène use de l’imbrication de la performance capture en environnements réels avec beaucoup plus de complexité que précédemment:

L’occasion pour Matt Reeves de filmer de très belles scènes comme ce plan-séquence aux relents d’inachevé où Jason Clarke fuit pour échapper au massacre des humains de son camp par une bande de singes enragés, ou encore ce plan génial où la caméra est accrochée au canon d’un tank contrôlé par les singes, ce qui donne à voir un mouvement opératique presque tragique où hommes et primates s’entretuent dans un brasier sanglant. De l’élément feu, le film tire une partie de l’impact de son imagerie comme lorsque l’on assiste au dernier instant de recueillement de deux singes alors que leur demeure brûle et que chacun s’arme pour la guerre. Toutes ces visions épiques, couplées aux figurations parfois très shakeaspeariennes du récit, donnent à Dawn of the Planet of the Apes des accents de grand film d’aventure héroïque. Mais dans le fond, il n’en est rien, et ce n’est pas le score grave et tribal, d’un Michael Giaccino visiblement revigoré par l’inspiration simiesques de la saga, qui y remédiera. On peut légitimement se demander si le film n’aurait pas gagner à éclipser plus ses humains au profit des singes, ou à moins se prostrer dans une concensualisation de son propos et de son imagerie, touts deux empreints d’une violence qui aurait du en faire un objet beaucoup plus radical.

183415

Ce que la saga perd du précédent, c’est une complexité thématique et une émotion vivace, ce qu’elle gagne avec ce second opus, c’est un véritable souffle visuel, trop dilué dans le récit, mais bien réél, et de rares fulgurances dans le fond qui rendent incrédules quant au ratage presque complet du film en terme de message. Il ne faut toutefois pas condamner la franchise, car Matt Reeves apporte aux progrès technologiques de WETA un pilier d’ampleur quand il s’agit d’actionner le spectaculaire du récit et son mouvement extraordinaire. Néanmoins, il sera bon de se demander si cela sera suffisant pour donner une vigueur au prochain opus, qui semble parti pour enfin décrire l’affrontement que ce volet de transition devait mettre en image. Car si le récit de la Planète des Singes ne sort pas rapidement de sa létargie narrative, qu’on pensait enterrée suite au précédent film, milles singes chevauchant hors des flammes avec leur expressivité organique ne suffiront pas à masquer les artifices dont le film use. Le film s’ouvre et se ferme avec les yeux de César et toute la force qui en suinte. Entre ces deux points fixes de la narration; l’un exprimant toute l’ambiguïté de l’entreprise du film, l’autre fermant ce dernier sur un vrai cliffhanger dramatique, où César est abandonné avec pour fardeau la guerre d’un autre; quelque chose a bouleversé le prince simiesque, et pourtant ce bouleversement semble s’être opéré d’une manière affreusement frustrante comparée à l’ampleur annoncée. A défaut d’animer sa Planète comme on est en droit de l’attendre, César lui, prend de plus en plus vie.

Le roi est né, il ne reste plus qu’à bâtir le royaume. C’est déjà ça.

Publicités

10 réponses à “La Planète des Singes: L’affrontement (Matt Reeves ; 2014)

  1. Bon article, même si je ne partage pas de nombreux points.

    Par contre à l’avenir si tu viens commenter sur mon blog, je préférais que tu fasse l’effort de donner un peu de corps à ton message et que tu évites de mettre un lien vers ton blog. C’est pas très constructif et ça pollue ma section commentaires. Je dis ça sans animosité, mais je te serais reconnaissant de t’y appliquer.

    J'aime

    • J’étais en train d’y penser et je l’y appliquerais dès maintenant même s’il est toujours intéressant de confronter nos avis.
      Du coup je vais répondre sur ton blog de ce pas.

      J'aime

  2. Bien sûr, j’ai vu les « Planète des Singes », les vrais, les originaux, les vieux quoi.. Mon père était un grand fan mais moi je n’ai jamais accroché… Aujourd’hui, on a repris, on a refait… Les moyens sont différents, les effets spéciaux incroyablement réussi et pourtant rien à faire, j’ai du mal à me décider… Je ne suis pas sûre d’avoir envie d’aller au ciné le voir… A l’occasion peut être prendrai-je les DVD ? En tout cas, critique riche et construite !!

    J'aime

  3. Je lis juste la conclusion parce que je n’ai pas encore vu le film et que j’ai peur de me faire spoiler. :3
    Mais compte sur moi pour revenir quand ce sera fait !

    J'aime

  4. Salut !
    Très bon article, très bien composé et donc plutôt agréable à lire 🙂
    Je vois que malgré nos conclusions différentes sur ce film, nous avons à peu près la même vision des choses sur les qualités et les défauts de cette production ( bien que je développe beaucoup moins que toi).
    D’ailleurs, je pense que si je devais conseiller ton site, se serait à des gens qui ont déjà vu le film, et pas ceux qui se tâtent avant d’aller le voir. Car bien que tu ne spoiles pas, j’ai peur que pour certaines personnes la « surprise » ne soit plus au rendez-vous ( si comme moi, les gens ne regardent pas les bandes annonces, qui dévoilent trop du film) ( attention : ceci n’est pas un reproche ! 🙂 )

    Et pour finir, comme le dit Zhibou, quand tu vas sur le blog de quelqu’un, pour ton premier commentaire, développe un peu plus comme tu le fais sur tes articles, parce qu’au premiers abords je me suis un peu senti agressé XD

    A plus !

    J'aime

  5. Je l’ai vu hier donc mon avis est pas encore abouti.

    D’accord sur le fait que c’est assez convenu et prévisible, le film s’achemine sur des terrains balisés qui ne surprennent pas. Dommage ce manque d’originalité ; les scènes où Koba, haineux, joue les vieux roublards pour endormir la méfiance des hommes, j’aurais aimé plus de ce ton-là.

    Je trouve aussi les singes trop humains, j’aurais aimé un côté plus « pré-historique » dans leurs comportements, car là on dirait vraiment des humains modernes niveau sensibilité, trop sophistiqués, trop conscients de leur environnement alors qu’ils sont dans une période d’évolution où tout autour d’eux devrait les émerveiller ou les terroriser, notamment les armes à feu, ou la lumière électrique.

    SPOILER
    J’ai pas compris non plus pourquoi Koba parle pas de la réserve d’armes à feu à part pour simplifier les enjeux. Le fait est que la guerre est inévitable, il faut qu’une race domine parce que la confiance peut pas s’installer, y’a toujours des humains (ou singes dans le contexte du film) prêts à s’ouvrir, mais combien d’autres qui préfèreraient voir disparaître le clan d’en face pour éviter les problèmes à jamais ? Et je pense que ça aurait été plus intéressant de jouer là-dessus. Par une grosse trahison crasse de la part de Koba, mais un César préoccupé par cette réserve d’armes, et de l’autre bord Gary Oldman préoccupé par le fait que la centrale soit en territoire singe, donc pas contrôlable directement, mais « sous conditions ».

    En bref un conflit généré par les circonstances, et non des individus. Généré par les petites haines raciales, les préjugés, les méfiances qui explosent en petits drames frustrant les deux partis.

    SPOILER

    J'aime

    • Il y a une certaine période de temps entre Les Origines et l’Affrontement donc je suppose que les singes ont eu le temps d’évoluer. Mais je peux comprendre que ça paraisse un peu brut et soudain comme évolution.

      Et par rapport à ton SPOILER, je me dis qu’un conflit intimiste sera forcément plus porteur – même si dans le cas présent, il est mal géré et pas affectant – qu’un conflit de circonstances. Néanmoins il est vrai qu’un côté peut être plus pragmatique dans les enjeux du conflit aurait été plus intéressant. Franchement, je sais pas, les deux options me semblent valable, même si la première me semble plus cohérente avec l’optique du film.

      J'aime

Insultes, commentaires constructifs ou pas, tout ça ci-dessous

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s