Les Croods (Chris Sanders et Kirk DeMicco ; 2013)

 

THE CROODS

Les Croods est un film d’animation assez inattendu, dont l’origine remonte pourtant à 2005, période où le réalisateur des Chimpanzés de l’espace, Kirk DeMicco, et John Cleese, ancien Monty Python, imaginent deux personnages Guy et Grug (Le père de famille du récit final) survivant durant l’ère préhistorique. En 2007, Chris Sanders, ancien de chez Disney qui réalisera trois ans plus tard Dragons, rejoint le projet suite à la demande de John Cleese. Finalement, ce seront Chris Sanders et Kirk DeMicco qui réaliseront ensemble le film, même si l’influence de John Cleese transparaît régulièrement. A l’écran, ce qui passait pour un film somme toute assez classique et désuet est en vérité un sacré morceau d’animation, probablement le meilleur DreamWorks à l’heure actuelle, juste devant les Cinqs Légendes et les deux films Dragons.

C’est dire.

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Rarement à un film d’animation n’aura eu une telle teneur philosophique, surtout chez DreamWorks. En reprenant un célèbre exposé de l’Antiquité, l’allégorie de la caverne de Platon, Les Croods cultive dès ses premières notes un vaste champ réflexion philosophique dont la portée transcende les âges. Ce concept de Platon, il présente deux hommes enchaînés à une sorte de grotte et qui tournent le dos à la sortie, ne voyant ainsi que le bout de leurs orteils, leurs propres ombres. Ce n’est qu’en sortant de la grotte, en s’exposant à la lumière du soleil et en explorant le monde extérieur que ces hommes sont à même d’évoluer et d’accéder à la connaissance.

Ici, le concept est exploité à travers une famille d’homme des cavernes: Cette dernière cultive la peur comme règle fondamentale afin de rester en vie: On ne sort que le jour, pour chasser, le reste du temps, on reste dans la grotte, pour se protéger des dangers du monde extérieur. Tout ce qui est nouveau est dangereux. A partir de ce postulat de base, Les Croods pétrit sa réflexion en usant de nombreux motifs antiques comme l’Arche de Noé pour illustrer un parcours initiatique qui se construit essentiellement sur deux figures classiques, le duo père et fille.

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D’un côté se trouve l’immobilisme conservateur d’une existence dirigée par la peur, la survie et la protection de la famille, et de l’autre, la soif de liberté, de découverte (Et donc de connaissances) d’une adolescente. A l’aube d’un changement d’ère inévitable, la transformation vitale qui doit s’effectuer pour les Croods est celle des consciences: Sortir de la caverne et s’ouvrir aux autres et donc au monde. Après un premier quart d’heure d’exposition ahurissant, notamment parce qu’il déploie un dispositif de mise en scène très sophistiqué au travers d’une course-poursuite évoquant le football américain, le film voit implémenté dans le récit un élément de la plus haute importance, qui est le point d’ancrage du scénario: la découverte du feu, moment fabuleux dans son exposition qui dévoile l’élément clé de l’intrigue sous un angle poétique quasi-enfantin, avec de francs éclats de rire à la vue de cette famille pas si ordinaire.

A partir de ça, un enchaînement d’événements rapides oblige les Croods à quitter la caverne et à explorer le monde extérieur (Le film met régulièrement ses protagonistes aux pieds du mur, les confrontant au « retour à la caverne »). Démarre alors une véritable épopée préhistorique à la rythmique réglée comme une horloge et au renouvellement de chaque instants, avec tout ce que cela implique en terme d’univers, notamment visuel. Celui des Croods s’avère étonnant à plus d’un titre puisqu’il dévoile des éléments peu communs comme un bestiaire purement chimérique, beau et crédible.

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Avec ses matous géants, ses sauriens rongeurs et ses créatures tellement étonnantes qu’on aurait du mal à déterminer de quelles espèces elles proviennent, le bestiaire affiche une folle originalité qui se voit couplée à une flore somptueuse comme lorsque que la famille se réfugie dans ce qui ressemble fortement à un arbre de vie, où elle devient une étoile parmi tant d’autres dans l’univers. Preuve que la cohérence visuelle de l’univers sert aussi le message du film, teinté d’une légère écologie. D’un point de vue visuel, les éclairages font aussi des merveilles (La présence de Roger Deakins se fait ressentir), de même que l’animation, irréprochable, qui rend les personnages vivants à la moindre expression. Animation d’autant plus importante que le cabotinage semble habiter chacun des membres de la famille Croods, tous délirants, à l’image du bébé Sandy, que la famille utilise comme chien d’attaque (L’humour vilain Monty Pythonesque s’y fait sentir). L’héroïne du film, Eep, est non-seulement un modèle d’écriture, mais aussi un modèle de personnage féminin au cinéma, ni abrutie et inoffensive ni brute et masculinisée, elle représente à elle seule le gros morceau du film: Imposer une histoire centrée sur une femme, sa famille et son évolution, en lui donnant consciemment les clés du récit à travers une poignée de scènes mêlant parfum de découverte de l’enfance et prise de responsabilités qui symbolise le passage à l’âge adulte.

Même si l’ampleur du récit se fait parfois pesante, comme si le moteur de la narration n’était qu’un rouleau compresseur à retardement, Les Croods semble constamment rattrapé par son enthousiasme contagieux. Le scénario, qui mêle évolution des consciences et extinction des espèces, fait la belle part aux enjeux graves, tout en conservant un humour constant qui permet d’additionner les tonalités et de faire de chaque scène un nouvel apprentissage de la vie drôle, ludique et pertinent.

De la notion d’apprentissage découlent ici beaucoup de fleuves annexes comme celui du film d’aventure: Les Croods empreinte en effet beaucoup au genre et octroie à son récit une double histoire d’amour touchante, s’opérant dans la découverte de l’autre et de son univers. Dans le même ordre, le récit de l’Arche de Noé est réinventé et adapté aux besoins du film pour en faire un élément essentiel, faisant partie d’un discours général qui préconise l’éveil des consciences (Ici représenté dans un premier temps comme l’éveil à la lumière) sans jamais porter de jugements ses personnages. L’écriture, empreinte d’un certain manichéisme, se déploie dans un didactisme très imagé, car s’adressant à tous, mais jamais forcé, en utilisant intelligemment les éléments de l’intrigue dans un final cataclysmique qui voit percer, l’espace d’une scène très spontanée, un des prismes fondamental de l’existence humaine: La hantise de la mort et de la solitude. Un pan de récit colossal au coeur d’une intrigue très ample par sa narration, à laquelle la composition d’Alan Silvestri, dansante et ponctuée d’envolées héroïques, participe grandement.

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 Impressionnant par son récit vertigineux et son spectacle de grande envergure, Les Croods réussit à synthétiser épopée d’aventure et apprentissage philosophique. Accessible, le film de Kirk DeMicco et Chris Sanders l’est assurément, et c’est sans doute sa plus grande qualité, et son objectif premier: Ouvrir l’esprit d’un enfant à de multiples chemins de réflexions par le biais d’une histoire s’appuyant sur des symboles forts et concrets, tout en ne le prenant pas pour un idiot. Le tout enrobé dans un très beau chocolat, celui d’un film d’animation à l’efficacité immense, à la portée gigantesque et qui parvient à parler avec une maturité certaine de la notion de disparition, de mort et d’héritage. 

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3 réponses à “Les Croods (Chris Sanders et Kirk DeMicco ; 2013)

  1. Jamais vu pour moi part. Je le considérai comme un banal film d’animation random de Dreamworks. Mais de ce que tu en dis, ça n’est pas le cas. A voir pour plus tard, même si je n’en ferai pas une priorité.

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  2. Pour l’avoir vu il y a quelques jours, quelle surprise. Il y a longtemps qu’un film d’animation n’avait pas eu un effet d’originalité et de prise de risque tout en se dotant d’une histoire agréable loin d’être « chiante » au possible. Les Croods donne un souffle au genre et apporte son lot de réflexions, d’impressions colorées et d’une certaine facilité à présenter les choses … Et finalement, tout cela paye. Une belle réalisation !

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