Dragons 2 (Dean Deblois ; 2014)

 

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Décidement, Dreamworks est un studio d’animation particulier. Longtemps dans l’ombre de Pixar, la faute à une maturité qui tardait à se faire ressentir, le studio californien est aujourd’hui un peu le nouvel espoir de l’animation occidentale. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, le constat est en demi-teinte, Dreamworks enchaînant film de pure exploitation commerciale comme Turbo et surprises plus ou moins merveilleuses à l’image du premier Dragons ou des Cinqs Légendes. Mais voilà, l’aura de Dragons auprès de la presse étant fantastique, le second opus, sortit il y a quelques semaines, ne pouvait qu’être le joyau de la couronne. Mais, à mon sens, ce n’est pas le cas. Loin d’être mauvais et parcouru d’envolées puissamment lyriques, Dragons 2 symbolise aussi à lui seul tout l’empire Dreamworks à l’heure actuelle, sous tous ses aspects. Un potentiel immense, un jeune studio regorgeant d’idées et à l’ambition formidable, mais encore trop poussé à formater ses oeuvres pour un public qui n’est pas si bête.

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Dragons 2 aurait du faire au moins 2 heures. C’est dit, c’est le principal souci d’un film, qui ne souffre d’aucune baisse de régime sur le moment mais qui se retrouve purement et simplement à bout de souffle à la fin de la séance. Tout est allé trop vite, des nouveaux enjeux exposés à la bataille finale, tout semble être réglé pour faire en sorte que le public ne s’ennuie jamais, avec de trop bref moments de contemplation. Pas désagréable sur le moment, cette sensation d’avoir voulu faire rentrer une épopée de fantasy, de l’ambition du Seigneur des Anneaux, en à peine une heure et demie de film se transforme lentement en un effrayant sentiment de gâchis. Un gâchis qui se ressent à tout les niveaux, à commencer par le scénario, compressé de telle manière que d’évidents trous dans la narration apparaissent peu à peu. S’ajoute à cela un humour tantôt amusant, tantôt lourd; un manque de pauses dans le  rythme et une gestion des personnages complètement bancale qui ne laisse pas assez, voire aucune, place à des maillons importants de la narration comme la mère d’Harold, manquant clairement de scènes pour appuyer ses retrouvailles avec son fils, ou bien le principal antagoniste, Drago, qui bénéficie malheureusement d’un chara-design assez banal. Soit autant de problèmes liés à un souci d’efficacité, un peu comme si Dreamworks voulait absolument clamer son message et ses thématiques, foncièrement excellentes, le plus vite possible, et au plus grand nombre. Volonté louable mais visiblement formulée de manière précipitée.

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Dragons 2 ne manque pourtant pas d’atouts, à commencer par sa pure crèmerie visuelle, tant au niveau de l’animation pure et dure que de sa direction artistique, aux milles couleurs jouant fortement des nuances chaudes et froides. Les décors sont littéralement fantastiques, avec leur brume nordique et leurs nombreuses dégradés montagneux découpant le cadre de façon élégante. Tout l’univers de Dragons transpire la vie, les arrières-plans du village étant fourrés de détails en tout genre, aussi bien humains et animaux que mécaniques. Il faut voir la première incursion dans le village de Beurk, avec ses courses de dragons réjouissantes, son architecture cohérente et ce peuple de vikings vivant dans une osmose idyllique avec ces reptiles volants; rarement un microcosme aura autant suinté hors de l’écran et ce n’est pas rien.

Ensuite, le film propose des très beaux moments de cinéma d’animation, et ceux, dès sa première séquence, lorsque Krokmou et Harold parcourent les cieux sur fond du morceau carrément plânant de Jonsi. La caméra virevolte au gré des pérégrinations des deux compagnons, exploitant les possibilités de l’animation moderne pour rendre le tout fluide, faste et grisant. Dès lors que la narration quitte la terre pour filmer les vols à dos de dragons, le temps s’arrête, et la plénitude est totale. D’ailleurs, il faut dire que les dragons, encore une fois au coeur de l’intrigue, ont tous un caractère particulier, surtout au niveau visuel. Le bond graphique étant de 4 ans, on a face à soi des bêtes plus réalistes, plus détaillées et finalement plus vivante. Qui ne s’extasiera pas devant l’espièglerie de Krokmou ou de tout autre dragon s’amusant à taquiner son partenaire ?

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Lorsqu’il s’agit de mettre en danger l’amitié qui lie un dragon à son « chevalier », Dragons 2 prend le même risque que son prédécesseur, toujours au service de la cohérence du récit, avec le meurtre involontaire du père d’Harold, Stoïk la brute, par Krokmou. Mais contrairement à son aîné, il l’exploite de manière trop rapide, comme élément déclencheur de la prise de conscience d’Harold quant à son devoir de chef et protecteur du village de Beurk. C’est à nouveau le problème évoqué plus-haut, un manque de souffle. Rongé par son ambition, mine de rien d’envergure, le film en oublie qu’il faut savoir ménager des instants d’arrêts afin de laisser le soin aux images d’éveiller le spectateur au message et à l’émotion du film (La scène de retrouvailles entre Valka et Stoïk est sublime) et trouve une parade dommageable, l’explication par le dialogue. En effet, chaque amorce d’un nouveau pan du récit est déclenchée par une écriture didactique et forcée (Ce qui n’enlève rien à la richesse initiale du propos), voyant son héros en arriver à réciter, tel un bon élève, cette phrase: « J’ai enfin trouvé ce qu’il me manquait au coeur. » La pureté du message n’est ici nullement à questionner, mais c’est bel et bien son application qui pose problème.

Problématique qui n’est d’ailleurs pas si éloignée de celle qui empêchait au poétique les Cinqs Légendes de transcender son statut de Conte de Noël pour devenir, à l’image des Croods, un véritable conte à la portée philosophique d’une tout autre ampleur. C’est dans ces moments que Dreamworks est inévitablement ramené à terre, à sa relative jeunesse. L’adolescence est derrière, et malgré tout, certaines tares demeurent comme cet humour pas toujours utile, qui parvient presque à plomber une des séquences-clé du film, la bataille opposant les deux dragons Alpha titanesques, supposée être le premier climax épique du film. Ce n’est qu’un des problèmes qui emprisonnent fatalement une partie de la force thématique de l’histoire pourtant potentiellement fabuleuse de Dragons 2, preuve qu’il reste du chemin à faire pour les californiens de Dreamworks avant d’aller définitivement rejoindre le maître Pixar, qu’on n’aurait tort d’enterrer si vite.

Il faudra attendre 2015 et 2016 avec l’arrivée de films comme Inside Out, Le Monde de Dory et Dragons 3 pour savoir enfin de quoi il retourne, chez les deux géants du cinéma d’animation occidental. En attendant, Dragons 2 continue de faire monter Dreamworks, lentement mais surement, toujours plus près des nuages, à l’image de la bande originale, atmosphérique et puissante.

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A vouloir s’adresser à un public extrêmement jeune, Dragons 2 manque un peu de justesse dans son alternance de tons, préférant rendre à une bataille au postulat épique une tonalité finalement assez légère, et développant dans un même temps, des axes narratifs aussi sombres que nécessaires à la cohérence d’un récit malheureusement handicapé. Sous cette proposition de cinéma animé qui montre encore de vraies tares, méritant définitivement d’être gommées, se cache un  film d’aventure fort de valeurs épousées avec sincérité, à défaut d’une justesse de chaque instants. Il manque encore l’orfèvrerie de Pixar en matière de rythme et parfois même de narration mais nous y sommes presque: La relève semble assurée. Et si Dragons 2 n’est pas encore ce summum de fantasy tant espéré, il faut voir en ce film, qui anime un couple fusionnel de dragons et d’hommes, la montée en puissance d’un flambeau magique, aujourd’hui brasier des terres, demain feu divin du ciel.

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11 réponses à “Dragons 2 (Dean Deblois ; 2014)

  1. Le premier fut une superbe surprise. Je m’attendais à un film d’anim’ random, Dreamworks oblige, mais c’était tout le contraire.

    Va falloir que je pense à aller voir le second au cinéma :3

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  2. Ta critique n’assassine pas non plus le film. T’as juste l’air d’avoir plus de retenu que la critique générale.

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  3. Ton principal grief semble être le rythme, et au contraire je le trouve très bien construit. Les grand films d’aventure n’ont pas besoin de faire 2 heures ou plus pour faire vivre d’intenses moments.
    Les meilleurs films de Ray Harryhausen font à peu près la même durée que Dragons 2 et ont autant de péripéties aptes à combler les besoins d’évasions du spectateur.
    J’irai même plus loin, je salue ce genre de film plutôt que les Nolaneries qui traînent en longueur pour ne raconter rien de bien intéressant au final (ce qui est différent des thématiques parfois passionnantes de ces dits film).

    Ajouter à ça, que la succession urgente des enjeux joue beaucoup dans les décisions et l’évolution d’Hiccup (le diplomate qui doit se résoudre, malgré ses idéaux, à un affrontement inévitable). Le méchant sert de vecteur et aussi de négatif sombre du héros et il sert bien plus ce propos tel qu’il est présenté que s’il avait été « trop » développé. La surexposition est pas forcement le meilleur choix à faire.

    Tu dis aussi que le film ne fait pas de pause, ce qui est faux. Le timing de l’apparition de Valka est magique et magnifiée par l’image et la musique. Preuve du juste tempo des scènes les plus contemplatives, les retrouvailles des parents de Hiccup. Dans la bande annonce (qui spoil sévèrement), la réplique de Stoick (« Tu es aussi belle que le jour où je t’ai perdu ») je la trouvé classique, convenue et je craignais le traitement. Au final, un plan large avec la lente marche du chef viking dans un décor sublime, Valka qui bafouille de nervosité, la réplique sus-citée dite en quasi chuchotement et un baiser. Un moment de pur cinéma comme ça, ne peut que m’arracher des larmes.

    au final, j’ai l’impression que tu es un peu passé à coté du film. Avec la même précipitation que tu veux condamner.

    (ps: je copie cette réponse sur mon blog pour soucis de visibilité)

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    • Je ne le condamne pas, enfin pas à mon sens, j’en dis même du bien…
      La scène de retrouvailles est sublime, je le dis bien.

      Pour le méchant ce n’est pas faux mais le montage ne l’appuie pas beaucoup, d’autant plus que les coupes sont trop brusques et il ne dispose pas d’assez de scènes je trouve.
      Mais on ne sera jamais d’accord, puisque je préfère des Nolaneries peut être maladroites mais riches et qui traînent plutôt qu’un propos riche sabré par une exécution trop rapide.
      C’est pour ça que tu te feras peut être chier parfois sur la Princesse de Kaguya mais qu’au final, les longueurs permettront au propos de se développer.

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      • Je ne saurais dire pour la princesse Kaguya, puisque je n’ai pas la chance de pouvoir le voir dans l’immédiat.
        Parc contre je ne pense pas que je n’apprécierai pas les longueurs car c’est un tout autre registre. Je ne suis pas foncièrement contre les films « lents » (genre j’adore le cinéma de Terence Mallick)
        Mais en terme de récit aventureux et pulp, je suis adepte de l’old school (cf ma bannière). Et Dragons 2 m’apporte bien plus de satisfaction que de nombreuses tentatives récentes.

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        • Je ne demande pas la lenteur des films de Nolan ou Malick mais il suffit d’ajouter quelques secondes à pas mal de scènes et d’en approfondir d’autres pour que le tout prenne vie avec une ampleur bien supérieure. Comme disait un copain critique: « Il manque la demi-heure de pauses et de transcendance des derniers Pixar. »

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  4. Encore une critique intéressante à lire. Quand je suis sorti du ciné, j’ai pensé “Pourquoi c’est déjà fini ? J’en veux plus” et “Mon dieu, ce film est l’un des meilleurs films d’animation qui m’ait été donné de voir”.
    Avec le recul, j’y trouve quelques défauts : le méchant déjà que je trouve pas génial mais ceci vient surtout de la VF pourrie qui lui a été affublée. Ensuite le ton. Le ciné où j’étais était rempli d’enfants. Le film est supposé être pour eux mais comme tu le soulignes dans ta critique, il y a un décalage entre le public-cible et le ton du film. Certaines scènes poignantes ne sont pas comprises par ce jeune public et pour les adultes, on reste sur notre faim en estimant qu’ils auraient dû aller plus loin.
    En gros, ils ont un peu le cul entre deux chaises pour résumer de façon plus triviale. Cela dit ce film reste excellent et bien meilleur que son prédécesseur. Pour moi, il est quand même une tuerie même s’il aurait pu être bien meilleur encore.

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