Le Conte de la Princesse Kaguya (Isao Takahata ; 2014)

 

Ayant toujours un peu vécu dans l’ombre de Miyazaki, Isao Takahata n’en demeure pas moins un maître du film d’animation, un des vétérans de cet art. Après plusieurs oeuvres majeures du genre, notamment l’euphorisant Pompoko et le sublime Tombeau des Lucioles, il revient avec Le Conte de la Princesse Kaguya, en quelque sorte son oeuvre définitive. Un conte philosophique en forme de mosaïque picturale et thématique, qui n’en finit plus de s’ouvrir comme une fleur aux milles odeurs pour aboutir en tant que, pardonnez la formule, chef d’oeuvre absolu de son auteur.

Le récit pictural d’un Japon hors des âges

Du trait jusqu’au personnages, Le Conte de la Princesse Kaguya travaille en permanence une notion essentielle et très humaine: L’imperfection. Ne cherchant nullement à se répéter dans un style, Isao Takahata va cette fois-ci chercher du côté de l’estampe japonaise traditionelle pour servir son histoire, issu d’une oeuvre fondatrice de la littérature japonaise, le conte Kaguya-hime no monogatari. A l’écran, cette esthétique si particulière se traduit par un dessin épuré, grouillant mais surtout cherchant plus ou moins volontairement le défaut. Les tracés ne sont jamais finis, les couleurs ne complètent pas toujours leurs réceptacles et les décors sont parfois réduit à leur plus simple expression: Une colorisation diluée et des traits parfois approximatifs mais recherchant toujours l’évocation, la suggestion plutôt que la description. Quitte à montrer des défauts de dessins évidents, rendant le résultat à l’écran d’autant plus exaltant qu’il suggère des une multitude d’émotions aussi épurées que les images qui les soutiennent. Il faut voir cette scène, bouleversante, où la princesse Kaguya, encore enfant, fait ses premiers pas dans le monde extérieur, encouragée par son père et d’autres enfants, pour se rendre compte de l’intelligence du dispositif. Dans cette volonté d’exposition stimulant l’imaginaire du spectateur, les décors s’animent par des dessins d’apparence simples mais dont le travail à l’aquarelle révèle l’infinie complexité et l’orfévrerie. Un plan sur le vent dans les feuilles, quasi-mystique, sera l’occasion d’admirer toute la force du style pictural du film, qui lui permet de s’adresser indirectement à l’inconscient du spectateur.

En travaillant pleinement ses tracés avec une vigueur parfois incontrôlée, notamment chez ses personnages ou dans les mouvements de ses décors, Isao Takahata formule quelque chose d’essentiel à l’énergie de son récit: Son sens du geste, du mouvement. C’est lors de la fuite sous la Lune de la princesse, climax émotionnel épique, que l’on se rend compte que le récit construit non-seulement un rythme pyramidal parfait, mais travaille aussi son graphisme dans une optique cohérente qui aboutit à ce genre de scène: Le dessin s’y fait fourmilliant, faste mais complètement destructuré, le personnage se mue en une ombre incontrôlable semblant dépasser les limites de la feuille, et la composition y trouve un point d’appui formidable. Lors d’une autre séquence, où un bâteau se retrouve pris dans la tempête face à un dragon, les vagues s’animent de manière étonnante, avec un déroulé des traits élégant mais déchaîné, tandis que les personnages sont balotés par un orage tourbillonant brumeusement. Milles séquences témoignent de ce soin apporté à l’image, rendent compte de ce travail du geste, des couleurs et magnifient une histoire sombre, difficile et qui relève, chose étonnante, purement de l’interprétation personnelle de l’auteur. Cela aboutit à un récit aux thématiques universelles et complexes, car s’établissant sur plusieurs paliers de compréhension, et qui renverront à chaque fois le spectateur à son histoire personnelle pour y puiser leur richesse.

Le Conte de la Princesse Kaguya évite tout manichéisme, jusque dans la construction de ses personnages, en répondant au besoin fondamental que Takahata n’a eu de cesse de répéter: Une recherche du réalisme. Car si le film se permet quelques rares envolées fantastiques, et de, plus nombreuses, envolées lyriques, il limite très clairement les incursions surréalistes dans son récit et ne les étend pas outre mesure. Certes, le film commence par « Il était une fois » et finit par un merveilleux de circonstances, mais ses personnages, bien que souvent poussés à fond dans leur potentiel burlesque et grotesque, demeurent ancrés dans un comportement humain sans concession (Toutes les scènes avec les prétendants de la princesse sont à pleurer de rire, tandis que d’autres s’avèrent terribles, preuve que Takahata a une parfaite maîtrise des tons). Le premier parallèle serait celui avec le génialissime Ponyo sur la Falaise, mais la comparaison s’estompe assez net dans la mesure où, contrairement à son confrère, Isao Takahata n’épargne rien à ses personnages, qu’il construit d’ailleurs admirablement bien. Il ne conserve que ce qui est absolument nécessaire au cheminement de la princesse, et à plus forte raison, au cheminement d’une femme et de son devenir dans la société japonaise féodale.

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Ce traitement très dur et sans naïveté ressort particulièrement lors d’une scène où l’Empereur du Japon, très convoiteux de la princesse, la saisit dans ses bras et lui susurre à l’oreille ‘Tu es à moi. ». Ici, la thématique du viol n’est jamais très loin et le malaise est d’autant plus grand lorsque l’on voit la réaction de Kaguya, terrorisée. Le côté libertaire assumé du film prend une fois de plus son sens, avec cette jeune fille capable de vivre selon des codes très rigides, mais dans un malheur muet, là où elle n’aspire qu’à la simplicité d’une existence sans barrières. C’est à ce niveau qu’intervient le père adoptif de Kaguya qui, dans un élan d’amour incontrôlé et incontrôlable, et donc en soi imparfait, va faire de la vie de sa fille un enfer en la soumettant à la codification absurde de la noblesse japonaise, qui se voit largement ironisée à travers divers personnages, à commencer par celui du père.

Il n’est pas sans rappeller celui de la mère dans Mother, mais se démarque par une orientation volontairement pathétique. On voit le père encourager les premiers pas de Kaguya jusqu’à en perdre le souffle, le voit se démener pour qu’elle accède à un rang digne de sa position prétenduement divine et finalement, lors du dernier acte du film, abandonner son apparât de faux noble pour revenir à un amour paternel franc et sans manières, avant de laisser partir son enfant vers la Lune. Au delà de la thématique familiale forte et émouvante, il faut y voir l’un des plus beaux messages du film.

En marge du tumulte émotionnel que provoquera ce final amer et mélancolique, qui voit Kaguya s’envoler vers la Lune, laissant sur cette dernière son image, celle d’une enfant, il pointe l’idée formelle toute simple que le retour de Kaguya à la Lune est le retour de l’homme vers la Nature. Et c’est un voile sur les épaules, qui vient appuyer la mise en sommeil de la princesse, sa vie antérieure, hier oubliée, aujourd’hui retrouvée, qui la conduit vers le repos. Dès lors, l’arrivée des gens de la Lune, summum de puissance lyrique, prend tout son sens, comme l’annonciation du point de contact entre l’homme et le monde qu’il habite, sa nature, sa Lune.

« Vous savez, 50 ans se sont écoulés entre ma première tentative et le moment où j’ai réussi à faire ce film. Et ces 50 ans m’ont permis, je crois, de le réaliser comme il fallait » – Isao Takahata

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