The Lego Movie (Phil Lord et Chris Miller ; 2014)

Quelle est la limite entre la maîtrise parfaite de l’objet cinématographique et la liberté qui doit lui être octroyée pour que puisse se déployer son plein potentiel ? Le formel doit-il être soumis à un contrôle total de la part des créateurs au détriment d’une certaine forme de nouveauté et de créativité émergeant des idées ? Vaste problématique problématique qui, à l’heure actuelle, habite encore chaque pan du cinéma, et à laquelle The Lego Movie, sorte d’ode anarchiste à l’émancipation, répond avec une justesse assez étonnante.

The Lego Movie n’est pas foncièrement destiné aux enfants, c’est un beau film populaire, suprenant, qui, sous couvert de divertissement efficace et intelligent, sème les graines fertiles d’une réflexion très saine et riche sur le pouvoir des idées et du libre-arbitre.

Sons of Anarky

D’anarchie, il est grandement question dans ce film. Tout d’abord c’est l’anarchie visuelle qui façonne l’univers du film. Les mondes traversés par les héros se construisent, se déconstruisent et se transforment au gré des idées, faisant d’un monde-nuage au départ rose-bonbon, un terrain explosé où les différents paliers architecturaux se dilatent dans un chaos aux couleurs chatoyantes. Dans la même idée, un passage dans « The Old West » sera l’occasion d’une course-poursuit dans le désert, tournant  rapidement au fourre-tout culturel où se mêlent Batman, cyborgs cowboys mexicains et policeman des années 80, avec tout ce que cela implique de gros lasers et d’explosions. Vient ensuite une sorte de congrès ultime de la pop-culture au Pays des nuages-perchés, et même de la culture générale, mêlant Abraham Lincoln, Créature du marais, Superman et autre visions fantasmées, telles que celle de voir côte-à-côte Gandalf et Dumbledore, se chamaillant au sujet de la prononciation de leurs noms. A la  gravité des enjeux de ce grand sommet de famille culturel (Il s’agit du destin des mondes Lego), se couple une joie pure de voir une telle communauté prendre vie.

Si le résultat est foncièrement chaotique et fourmilliant, les réalisateurs Lord et Miller, développent des trésors d’inventivité avec la caméra virevoltant au gré de la narration haletante du long-métrage.Ainsi, le choix de filmer le film en full-CGI simulant l’effet de stop-motion s’impose dès les premièrs minutes. Non seulement le film y gagne une fluidité d’action exemplaire, mais le travail des textures, du détail presque maladif et de la variété visuelle générale étonne et émerveille par sa vraisemblance (Le casque du cosmonaute fendu, la texture du plastique des Legos, le nombre de modèles différents visibles dans les prises de vue réelles, etc). Dans le même sens, la photographie éclate la rétine avec ses couleurs et ses teintes variées et pétillantes, le nombre de figurines défie la raison et l’impression de vie est bel et bien présente, ce petit monde caché bat à son propre rythme, du Pays des nuages perchés à la Zélande du Milieu.

The Lego Movie fourmille, pullule, et n’arrête pas de déborder de chaques coins, avec ses références culturelles (La portée du discours final de The Dark Knight est complètement revue l’espace d’une réplique lancée par un Batman hard-rock et gothique au sens le plus caricatural du terme), son background visuel impressionnant et son renouvellement de chaque instant appuyé par un rythme extrême et pourtant constamment fluide. De ce rythme haletant découle un des thèmes principaux du film, la transformation, des mentalités et des sociétés. La transformation tel qu’elle est abordée dans The Lego Movie, au delà de la mutation évidente d’une société totalitaire et celle d’une personne ordinaire en un être extraordinaire, passe aussi par la transformation visuelle constante de son univers. Dans cette optique, l’idée de renouvellement formel de la mise en scène et des dispositifs scéniques fonctionne à merveille, une fois de plus grâce à un rythme qu’il est impossible de prendre en échec, jamais trop rapide, mais ne se laissant pas prendre au piège du temps mort inutile. Cet écoulement sans faille est majoritairement possible parce The Lego Movie développe plusieurs strates d’humour, chacune étant adaptée à un public, et dont les subtilités n’on de cesse de se dévoiler au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Si The Lego Movie parvient à toucher du doigt quelque chose de très fort d’un point de vue dramatique, notamment avec une scène où le (génial) Méchant/gentil flic voit ses parents se faire figer par le grand méchant, il ne laisse jamais de côté son auto-dérision et son ironisme parfois hilarant.

L’auto-dérision que le film met en exergue, elle sert autant à cimenter le divertissement pur que le film vise, qu’à donner corps au propos de ce dernier, qui se veut anarchiste, libertaire et anti-corporatif au possible.

Sons of Liberty

Quand une ville aux normes déjà glaçantes (La chanson Tout est super génial, la sitcom constituée d’un seul épisode que les citoyens regardent quotidiennement, le manuel des 111 règles, les caméras de surveillance à chaque rue) se retrouve à l’épicentre d’une crise susceptible de causer l’extinction des mondes LEGO, seule la révolution face au Lord Buisness (Peut-on faire plus explicite ?) est à même de sauver les briques. Et c’est un citoyen lambda, le seul à ne finalement pas rentrer dans le rang par son excessive normalité et son absence totale d’idées, qui devient le symbole d’espoir de toute une communauté. Parce qu’il n’a pas eu de rôle assigné dans la société, Emmet est par définition autodidacte, et de part ce fait, c’est sa volonté, et ses idées, qui créeront l’étincelle de vie nécessaire à la révolte tant attendue. C’est en retournant les règles bien établie d’un monde, et par la même occasion en dévoilant au grand jour leur absurdité, que la révolution sociale des Lego pointe dans le dernier acte du film, dans une panique et un chaos délirant, permettant au film de sortir sa carte la plus fabuleuse, le rôle de l’enfance.

Le discours de The Lego Movie, dont une partie seulement a été soulevée ici, pourrait se limiter à cela, et déjà en soi être d’une richesse assez inattendue. Mais c’est sous-estimer l’intelligence d’un film qui fait appel au plus beau des deus ex machina: un petit garçon ayant construit ces mondes avec les pièces de Lego de son père. Emmet est le petit garçon et Lord Buisness est le père. En d’autre termes, l’adulte est incapable de rêver et d’imaginer, il ne sait plus que contrôler et figer avec une arme de destruction massive à l’échelle des Lego, le Kragle glue. A ce moment, The Lego Movie rejoint immédiatement Toy Story 3 en matière d’intensité dramatique. Mais il ajoute encore une couche de densité, lorsque le père admire l’oeuvre de son fils et finit par le rejoindre dans son monde de constructions pour l’aider à parachever l’histoire. Un juste retour à l’enfance, à la capacité à s’émerveiller et à créer sans limites autres que celles de son esprit.

Une fois l’histoire des petits Lego achevée, le père annonce au fils qu’il devra partager ces mondes avec un nouvel arrivant, une petite soeur. Dans le monde d’Emmet, cela se traduit par l’arrivée de créatures rose-bonbon venues exterminer les habitants de Briqueburg. Le ton est volontairement humoristique, le message l’est autant, signe d’un film conscient de son état et qui en joue habilement. La conscience de soi, qu’Emmet finit par retrouver à la fin du film, c’est de cela qu’il s’agit.Quand les individus arrêtent de s’effacer et commencent à vivre selon ce que leur coeur leur dicte, et non selon 111 règles issues d’un manuel (Les réseaux sociaux et les médias en général ne sont pas loin), il est possible de faire la différence. Et de se mettre à créer de nouvelles choses, les bras ouverts aux possibilités infinies du jeu de construction.

Un nouveau cycle commence, de nouvelles idées en émergent déjà. Ce que prône The Lego Movie, par-dessus tout, c’est une forme de folie anarchique collective où chaque être à le potentiel de devenir unique et d’enfanter ses propres idées, discours qu’un certain V n’aurait pas renié dans les années 90.C’est un message plein d’espoir, peut-être partiellement hermétique pour les esprits les plus jeunes mais qui s’adresse à tous dans sa signification la plus simple et la plus forte à la fois. Nous sommes tous « le Spécial ». 

Pour sa part, la communauté d’Emmet, elle, l’est assurémment.

Il faudrait des heures pour décortiquer les innombrables références intelligentes, morceaux de discours et autres idées que The Lego Movie adresse aux spectateurs, preuve de la richesse d’un film qui n’en fini plus d’étonner par son caractère pas si inoffensif et sa qualité d’hommage melting-pot qui se tourne déjà vers les générations futures. Le principal étant là, un film d’animation magique, empreint de poésie, d’humour et surtout d’un message profond et universel comme on en voit finalement peut de nos jours. Il est sans doute trop tôt pour s’avancer mais tant pis: The Lego Movie devrait, doit et fera date dans l’histoire du film d’animation. On pourra faire milles analogies scénaristiques, à commencer par celle, inévitable et éternelle, du Seigneur des Anneaux, cité le temps de quelques passages et dont l’on retrouve certaines thématiques, qui ne seront pourtant pas si éloignées du coeur même de The Lego Movie. Ce qu’il fajut retenir de cette géniale plongée dans l’univers des petites briques colorées, c’est son idée la plus essentielle, peut-être naïve mais bien véritable:

Que dans l’imagination, la liberté et la volonté de dépassement de soi réside l’impulsion vitale de nos existences: la création, la destruction, la transformation, la naissance d’un art.

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