Snowpiercer (Bong Joon-Ho ; 2013)

Adulé à sa sortie au point de me dégoûter de le voir, Snowpiercer a recommencé à attirer mon attention ces derniers temps, après que la tempête soit passée. Et il faut parfois se laisser vaincre, admettre ce qui s’impose comme une évidence après la vision d’un maëlstrom aussi fort que Snowpiercer, on est face à une très, très grande oeuvre de science-fiction. Un film qui repose autant sur une architecture linéaire, plus proche qu’il n’y paraît d’un cheminement vidéoludique; que sur une explosion de sensations contradictoires, évoluant en strates progressives constamment modifiées mais qui avancent dans une optique unifiée, celle du mouvement, celui de la caméra et par extension celui de l’homme.

 Snowpiercer est un film dont le coeur repose sur le mouvement. Le mouvement de la caméra évidemment, le mouvement de son train, dernier bastion de la survie de l’humanité mais surtout le mouvement en tant que moteur de vie, de survie. Dès son générique, faisant référence à la catastrophe glaciaire ayant touché la planète, l’écran, le cadre, semblant emprisonner des flocons de neiges, se voit traversé par des silhouettes prises dans la tempête de neige, des ombres en mouvement. Tout le film est bâtit autour de cette idée matrice, celle selon laquelle le mouvement, l’action, est le seul moyen de survivre. Seul le fait d’aller de l’avant peut permettre de vivre. Une pause peut être fatale, à l’image du destin des révoltés, devenant des proies dès lors qu’il se stoppent dans leur révolte(La fin du film ou même la fusillade entre Curtis et l’un des hommes de main de Wilford en sont l’exemple flagrant). Tout n’est qu’une question de référentiel, de point d’accroche, chose que le « héros », Curtis (Chris Evans), perd au fur et à mesure de son avancée dans le train. La découverte du secret immonde de fabrication des barres de protéines, en passant par le sort réservé aux enfants des queutards ou encore simplement la machinerie (machination ?) régissant le Transperceneige, la perte de repère du personnage révolutionnaire de Curtis, dans sa course pour le pouvoir, puisque « quiconque contrôle la Machine (Engin faisant fonctionner le train) contrôle le Transperceneige, est quasi totale (Le film perd graduellement ses « paliers » de réalités pour aboutir à des visions absurdes, abstraites ou bien surréalistes à l’image du wagon-sauna ou du wagon-boîte de nuit). Le monde est-il figé dans le temps, et dans la glace, ou bien est-ce le train qui est enfermé dans une boucle indéfinie autour du monde ? Peu importe, puisque dans les deux cas, c’est l’humanité qui reste en mouvement et donc en évolution constante.

Et c’est là qu’intervient LA séquence-pivot du film (Bien que d’autres soient à souligner). Celle dont l’exposition première est d’une puissance terrifiante, l’affrontement entre les révolutionnaires et un groupe de soldats masqués – par ailleurs, d’une violence monstrueuse et très crue – qui tourne au cauchemar lorsque le train entre dans un tunnel, plongeant le wagon dans le noir et mettant le groupe de Curtis dans une position d’infériorité significative, les obligeant à créer une source de lumière pour survivre. C’est par le feu que vient leur salvation, à travers une séquence de course de relais, faisant directement référence au passage de la flamme olympique. La portée de cette séquence surplombe tout le film, qui ira jusqu’à lui faire référence dans son final. La survie de l’homme se fait par un retour aux fondamentaux, par le feu, essence même de la vie, aussi bien que par l’union de tous les peuples, de toutes les « races ». 

La seule solution pour balayer toute la folie et l’absurdité des hommes est désormais un retour aux sources, qui ne peut se faire que dans le feu comme le démontre si bien la fin du film, mettant en scène – SPOILERS – le déraillement du train et son explosion partielle, ne laissant qu’une adolescente et un petit enfant comme héritiers de l’humanité face au froid glacial de l’ère glaciaire, comme si 10 000 ans d’Histoire n’avaient servi qu’à revenir à cet instant des grands débuts. L’espoir vacillant que véhicule Snowpiercer s’allie néanmoins à un pessimisme cynique, comme le montre la rencontre de Curtis avec le bâtisseur du Transperceneige, Wilford (interprété par Ed Harris, encore une fois excellent), qui n’aspire qu’à quitter son poste pour le déléguer à Curtis. Le parallèle avec Matrix est alors inévitable: Wilford est l’Architecte, dont la volonté de faire perdurer l’humanité à travers les passagers du Transperceneige corrèle avec celle de l’Architecte de créer une version plus perfectionnée de la Matrice. Curtis renvoie alors inévitablement à Néo, et Gilian, le guide de Curtis, qui se révèlera être celui l’ayant manipuleé afin de réduire le nombre d’humains à bord du train en démarrant une énième révolte, rappelle l’Oracle. Le but est similaire et le destin du héros – qui n’en est pas un, Curtis ayant tout de même fait preuve de cannibalisme et de lâcheté par le passé – semble aussi inévitable qu’affreusement pessimiste.

La séquence finale, montrant la destruction du train, est représentative de ce non-manichéisme, pas tant dans la caractérisation des personnages auquels échoyent des rôles bien connus et forts, mais bien plus dans leur actes. Curtis choisit délibérément, dans un acte de désespoir, de détruire le train au lieu de prendre la place de Wilford afin ainsi de préserver l’humanité quel qu’en soit le prix moral. Le film s’achève sur la survie des deux personnages cités plus haut, Timmy, le petit enfant et Yona, l’adolescente, partant explorer ce (nouveau ?) monde. Si la fin peut paraître trop heureuse pour être vraie, il n’en est rien. Car le réalisateur coréen, glisse subtilement un élément qui peut paraître anodin mais qui contient en vérité toute l’ambivalence nécessaire à la portée du discours de Snowpiercer. Un plan d’ensemble sur le déraillement du train, le montrant qui s’échoue sur la glace, dans une impasse. Oui, une impasse dans la montagne enneigée. Dès lors et même si les deux enfants parviennent à sortir en vie du train-prison qu’est le Transperceneige, leur survie n’est nullement assurée. Il sont seuls, dans le froid et dans une impasse, mais toujours près à redevenir des prédateurs, en témoigne le tout dernier plan du film sur un ours polaire en haut de la montagne, comme une apparition divine, que l’on peut éventuellement rattacher au tigre de l’Odyssée de Pi.

L’acte de Curtis était-il celui d’un lâche ou bien d’un héros salvateur ? Dans la même optique, l’humanité a t-elle atteint son terminus ou bien est-ce seulement le début d’une nouvelle boucle, un nouveau cycle de renaissance ? La perspetive demeure ouverte, la réponse reposant désormais dans la neige.

Réalité

Dans cette logique de cycles (Le Transperceneige a fait 18 cycles, soit 18 ans et 18 tours du monde), le microcosme humain tel qu’il apparaît dans Snowpiercer évolue constamment. Et le manichéisme n’y a pas sa place, simplement dans l’idée que la répartition des passagers est parfaitement arbitraire, et que par conséquent l’humain oublie ses fondamentaux dès lors qu’il est mis dans une situation de privilégié (Le vieil homme queutard séparé de sa femme devient un violoniste de luxe, les exécutions sont complètement harsardeuses). Le propos du film se veut ici misanthrope et incroyablement cynique dans son traitement. Et c’est ici qu’intervient probablement la plus grande qualité de Bong Joon-ho, sa capacité à jongler avec les tons.

Le propos extrêmement grave du film se voit rapidement couplé à un cynisme absurde, rien que dans le discours du personnage de Mason, joué par Tilda Swinton. Ce dernier est imprimé d’une ridicule gestuelle mécanique mais néanmoins porteuse de sens, et montre que tous les passagers/rouages de la Machine, le Transperceneige sont depuis longtemps des pantins brisés et décadents, de la même manière que les « riches » passagers du train sont tous des modèles d’absurdité, à l’image des drogués vus à la fin du film ou du wagon-classe dont l’exposition a quelque chose de terrifiant, avec tous ces enfants masqués dans un environnement trop rose-bonbon pour exister en tant que tel dans le monde de Snowpiercer. Fait confirmé, par la suite, avec la fusillade à laquelle même l’institutrice participera avec froideur, alors qu’elle porte un bébé dans son ventre.L’humour noir de Bong Joon-ho dérange d’autant plus qu’il intervient de manière impromptue, à la fois pour souligner la vacuité de cet univers et pour appuyer le propos tragique du film. A l’image de cet séquence de reccueillement qui intervient comme une coupe nette de l’action alors que l’affrontement entre les soldats masqués et les révolutionnaires est à son paroxysme. Ceux qui, il y a quelques secondes, s’entretuaient, se souhaitent la bonne année avant de reprendre, quelques minutes plus tard, le combat dans un déchainement de violence tout aussi inoui qu’auparavant. Cette maîtrise de la notion de ton permet à Snowpiercer de multiplier les expositions sans jamais se répèter et permet aussi une réinvention constante de la grammaire cinématographique employée par le réalisateur (On a droit à un plan-séquence, des night-shots, des travelling, des ralentis et même des scènes entières à la première personne). Le film adopte un tempo, une rythmique linéaire, dont les ruptures de tons sont employées en parfaite osmose avec le passages de wagons en wagons. Il adopte ainsi un équilibre fin entre ses moments de calme et ses déchaînements brutaux dans tous les sens du terme, devenant grâce à tous les éléments cités un monument de mise en scène, qui capte l’espace d’un dispositif scénique comme jamais. Notamment à travers des jeux de lumières incroyables, mettant en exergue le mouvement des ombres des personnages, et de la même façon la direction artistique parfaite du film, assez proche de la BD, est à mi-chemin entre le steam-punk d’un 1984 et le futurisme d’un Moëbius (Le design du train, les costumes et le côté assez crades et rouillés des premiers intérieurs surtout). Il ne faut pas oublier que la BD est sortie dans les années 80, soit à peu près à la même période que celle où Moebius était encore en activité. Cette imagerie chaotique répond aux besoins de la mise en scène, du contexte du film et de la gestion de la lumière, donnant naissance à l’un des énièmes paradoxes évidents de Snowpiercer: son récit qui n’en finit plus de graduer une montée en puissance, une chute vers le chaos, et ses cadres, de plus en plus rectangulaires et symétriques. Comme pour souligner, une fois de plus l’absurdité et le désespoir de cette révolte sanglante, d’où personne ne peut réchapper car la prison que constitue le Transperceneige est, contrairement à ses passagers, linéaire et close.

La gestion de l’espace dans Snowpiercer est essentielle car elle utilise des outils de mise en scène intelligents afin « d’imprimer » le mouvement, que ce soit celui, unifié, des révolutionnaires, celui du train ou bien celui d’un ou plusieurs personnages. En résulte un sentiment de malaise, provenant de la claustrophobie latente qui habite l’espace chez Bong Joon-ho, cette claustrophobie qui atteint son paroxysme lors des fusillades en espace restreint, rendant le tout anxiogène au possible. On est enfermé avec les autres, il faut vivre avec. Et ce n’est que l’espace d’une scène que le temps semble ralentir, lorsque deux personnages s’autorisent un échange de coups de feu salvateurs, perçant les vitres du train. Mais peu importe, là n’est pas la question, il s’agit de s’offrir une bulle d’air, un instant d’arrêt, où le temps se stoppe pour laisser place au vide, à la beauté de l’instant, à travers ce flocon de neige en suspention dans l’air, que seul le personnage de Namgoong Minsu, sorte de shaman prophétique incarné par le génial Song Kang-ho, a su capter. La beauté de l’instant, l’un des vecteurs capitaux de Snowpiercer (à l’image de cette brève scène de découverte du monde extérieur à travers une vitre du train), les seuls moments où le mouvement s’arrête, pour laisser le temps aux personnages de capter l’espace et sa temporalité qui s’effiloche de plus en plus, comme le flocon de neige fond entre nos doigts.

Film-monde tant il capte à travers un train toute l’essence humaine, le Transperceneige est probablement le film le plus abouti de son réalisateur, son étape de confirmation de son statut légitime de cinéaste majeur de ses 10 dernières années. Il est la preuve qu’un postulat un brin manichéen (Les riches devant, les pauvres derrière) peut abriter une substance qui ne l’est pas pour autant. Et par la même occasion, il met la misère à l’Elysium de Neill Blomkamp. Parfois épique, parfois anxiogène, souvent très puissant et capable de galvaniser autant que de nous dégoûter de notre propre nature. Snowpiercer est définitivement un film tournant. Notamment parce qu’il prouve une seconde fois, après le sensationnel Cloud Altas, qu’un matériau littéraire (et graphique en l’occurence) peut trouver son équivalent parfait(ement différent) au cinéma.

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9 réponses à “Snowpiercer (Bong Joon-Ho ; 2013)

  1. J’ai pas vraiment aimé. Au fond ça reproduit des conditions sociétales dans un train jusqu’à l’exploitation des enfants (assez cliché à mon goût), sauf que je comprends pas pourquoi puisque dans un espace confiné y’a aucune raison de recréer des classes sociales et ils peuvent aussi contrôler les naissances autrement qu’en tramant des fausses révoltes.

    J’ai trouvé le fond archi-convenu. C’est intrigant au début et original sur la forme, mais plus on avance plus on tombe dans une simplification.

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    • L’importance de la fausse révolte, c’est surtout pour montrer la place de l’individu et son éternelle manipulation. Pour ce qui est des enfants, ça m’a pas paru cliché.
      J’ai juste du mal avec la symbolique de la fin, que je trouve trop ambivalente et floue par rapport au reste du propos du film.

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  2. Ce que je veux dire c’est que je trouve pas la situation crédible, même du point de vue d’une fable ; on tombe dans des structures d’une société graduée avec parasites chez les pauvres (ils servent à rien sauf être exploités) et parasites chez les riches qui font la fête, alors que le train est avant tout un moyen de survie qui, bien que graduant les gens pour toutes sortes de raisons, n’offre aucune raison valable de reproduire des riches et des pauvres de cette manière, d’encourager un tel clivage. Ça me semble artificiel. Et les enfants pauvres exploités ça fait vraiment, à mes yeux, parallèle avec les petits chinois fabriquant des chaussures en usine (d’où le cliché).

    Les raisons évoquées par Ed Harris sont aussi assez nébuleuses car y’aurait plusieurs solutions viables sans tomber dans le clivage riches/pauvres. Tu répartis mieux les ressources, tu contrôles les naissances. Lui qui parle d’équilibre met régulièrement la survie du train au bord du chaos puisque les révoltes, comme le prouve celle de Curtis, sont imprévisibles. Il joue avec le feu tout en étant extrêmement maniaque sur l’entretien de la machine. Je trouve ça crédible du tout.

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    • Je pense que la vision du « Machiniste » reflète avant tout le fait qu’on perd prgressivement ses repères et la boule sur ce train. Et dans ce sens oui, c’est complètement surréaliste et voulu à mon sens.

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