Du Sang et des Larmes (Peter Berg ; 2014)

 

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Dès son affiche, Du Sang et Des Larmes évoque un autre film, bien connu, La Chute du Faucon Noir de Ridley Scott. Et pour cause, l’esprit du nouveau film de Peter Berg est la même, à la différence près qu’il efface toute cette symbolique américaine pompeuse et ce sentimentalisme forçé qui parcourait le film de Sir Scott. Parce que si Du Sang et Des Larmes rappelle La Chute du Faucon Noir, il s’avère être complètement différent dans son approche du militaire et sa justesse de ton de tous les instants.

Lone Survivor (Son titre anglais) dispose de 3 atouts considérables: Une véritable mise en situation, occupant quasiment toute la première heure du film et permettant de capter l’essence de la seconde famille qu’est cette équipe de quatres soldats, ainsi que cartographier la géographie des montagnes d’Afghanistan, profitant au passage d’une exposition remplie de plans somptueux, toujours très éclairés mais véritablement naturels. En second; le film déploie un dispositif scénique assez étourdissant, avant de l’exploiter avec intelligence dans une fusillade centrale (D’ailleurs le film n’est véritablement constitué que d’un seul affrontement), brillante. Et enfin, Lone Survivor (C’est moins chiant à écrire que Du Sang et Des Larmes) dévoile sa vraie nature dans ses trentes dernière minutes, celle d’un drame familial tragique

La volonté de Lone Survivor se dévoile dès sa première heure et ceux, sans qu’aucun coup de feu n’ait été tiré, celle de capter le lien qui unit 4 frères d’armes. Cela passe par l’exposition des différents personnages, tous réduits à quelques traits de caractère, rien de plus que le nécessaire pour les humaniser. Des militaires simples, pas des gros bras idiots ni des cerveaux surrentraînés, juste des hommes simples unis par une franche fratrie. Le discours sur le dépassement de soi est aussi humble, illustré en début de film par la course entre deux des principaux protagonistes, sur un soleil-levant (La composition musicale se fait douce, les personnages ne sont pas iconisés mais simplement mis en mouvement de manière étonnament forte à l’aide de travellings latéraux parfois un peu courbés et d’une caméra toujours au bon niveau, sans tremblements ni effets de style). Ensuite, le film entre dans une phases plus didactique, après que ses quatre protagonistes aient été largué sur le champ. La caméra scrute attentivement l’environnement, capte ses rochers et ses forêts pour y immerger le spectateur à l’aide de très beaux plans larges, jouant soit sur des silhouettes très marquées (De nuit), soit sur des plans foisonnants de vie végétale ou minérale, éclairée par un soleil omniprésent (De jour), toujours dans ce optique d’aérer le champ de bataille avant de la compresser lentement mais sûrement. Dans le même temps, on prend peu à peu conscience des enjeux, notamment via ce rappel constant que si le lien est coupé avec la base, c’en est finit des soldats. C’est aussi l’occasion pour le film de se voir doter d’une scène assez unique, celle de la sieste des quatres soldats. C’est le repos avant la bataille des quatres frères qui font toutes leurs conneries ensemble. La portée symbolique de la scène peut paraître anodine mais, sans être une scène clé, cela fait partie des maillons de la chaîne familiale que Peter Berg bâtit discrètement tout au long du film.

Vient ensuite le facteur humain, qui bouleverse l’opération « Red Wing » (C’est le nom de l’opération dont est inspirée le film, et par conséquent, le livre écrit par le seul survivant de l’unité Marcus Lutrell, les trois autres étant respectivement nommé « Mike », « Axe » et « Danny »), l’intervention de fermiers afghans découvrant les 4 soldats, et donnant naissance au premières tensions dans le groupe, tensions qui viennent uniquement questionner l’humanité des membres de l’unité, leur foi envers les uns les autres les rendant soudés jusque dans la mort. Evidemment, l’un des fermiers va prévenir les Talibans de la région, le chef de l’unité n’ayant pas pu se résoudre à tuer des civils. Et la séquence la plus intéressante du film intervient à cet instant.

L’exposition du terrain qui a occupé la bonne demi-heure précédente prend tout son sens, le spectateur est éveillé à ce terrain, ses sens sont en alerte  et le tout est appuyé par un gros travail d’ancrage dans l’espace, autant dû à un montage sonore discret mais diablement efficace, s’appuyant sur une absence totale de musique (Ou alors limitée à des jaillissements sonores), qu’à une prise de conscience de l’environnement, de ses arbres, ses rochers, ses branches, sa lumière, grâce aux déplacements minutieux des personnages et à une caméra pas loin du plan séquence, qui prend son temps pour capter l’atmosphère de plus en plus lourde des lieux et suivre les soldats à ras-le-sol. Pendant 5 minutes, le silence se fait lourd, chacun des membres de l’unité de positionne, scrute le terrain avec attention et finalement le combat démarre, très doucement.

Le silence ne disparaît pas tout de suite, il s’efface progressivement, au fur et à mesure que le film gagne en intensité. A ce niveau, Du Sang et Des Larmes fait très fort, parce qu’il pose ses fusillades comme le premier climax d’une exposition longue et silencieuse dont la clé de voûte réside sur cet captation de l’espace dans lequel les quatre hommes évoluent et du lien qui les unis constamment. Cela se ressent jusque dans la fusillade où chaque mouvement est la résultante d’une réflexion minutieuse et pourtant faste, dont le facteur humain demeure toujours le centre névralgique. Le montage, jusqu’à présent élément phare de l’exposition dont bénéficie le film, devient de plus en plus nerveux, notamment lors de cette séquence terrible, mettant en scène la chute interminable des frères dans un ravin remplis de pins et de rochers. Les corps sont mutilés, brisés, transpercés de part en part. Ils sont filmés tournoyant et ballotés par les explosions, les tirs et les projections, comme si le corps était impuissant face à la tempête. Il n’y a rien de poétique là-dedans, juste un fracas de boue, d’os, de pierre et de sang dont nul ne peut réchapper Et même si le film anhile quelque peu sa notion de vraisemblance en démolissant les corps de ses « héros », il n’en demeure pas moins cohérent et réaliste jusqu’au bout et finit par se poser pour donner un faux répit au spectateur. Le temps de voir un homme aider un étranger, sans pathos fumeux ni violons larmoyants, avant d’enchaîner sur un final émouvant, dont la dernière scène est celle d’un homme qui reprend vie après avoir connu la mort. Lone Survivor se veut humble et sobre jusqu’au bout, n’épargnant rien à ses personnages, sans  pour autant tomber dans une violence gratuite.

Le seul élément qui est iconisé dans le film, c’est la mort des trois protagonistes principaux (On sait au moins qu’un seul survivra). Chaque membre de l’unité a droit à son instant de grâce. De lumière, il est grandement question dans ces scènes, tous trois mourant dans un soleil libérateur. Des morts lumineuses reflètant le sacrifice du militaire, sans y chercher une représentation héroïque à outrance. Oui, « Mike » meurt agenouillé face au soleil mais ce n’est que le juste plan, car Du Sang et Des Larmes est loin de se bâtir sur des prétextes et de la poussière et ce qu’il rend à ses sacrifiés, soit bien peu de chose, c’est au moins un évanescence lumineuse méritée.

Si Du Sang et Des Larmes est intense et assourdissant, il se construit sur le silence. Silence de ces hommes qui se comprennent, certes dialoguent, mais dont les actes semblent s’élever au delà des mots, dans une compréhension totale, une osmose fraternelle forte. Peter Berg capte, à ras-le-sol, l’essence même de la fraternité dans l’adversité, et délivre quelque chose de très fort avec son Lone Survivor, titre exprimant autant la tristesse, qui se dégage du destin de ces soldats, que son équivalent français en exprime la tragédie. C’est quand il parle le moins, que le film en dit le plus, à travers les regards brisés de ses protagonistes condamnés, à travers leurs corps et leurs actes, par ailleurs porté par un casting excellent (Mention spéciale à Ben Foster, glaçant en « Axe », sorte de Cavalier de la Mort redoutable). Lorsque vient l’heure de la libération pour Marcus, après avoir été protégé par un villageois afghan, sa seule réaction est de vouloir rester avec cet homme, sans nom, et de demeurer dans cette montagne, là où respose ses âmes-soeurs.

Du Sang et Des Larmes est un film lumineux, à tous les niveaux. Dans ses cadres, son idéologie et son discours qui ne porte jamais de jugements hatifs, voire qui ne cherche pas à juger. Il ne fait pas dans la dentelle et n’épargne rien au spectateur, et parvient, exploit de nos jours, à éviter tous les clichés du film de guerre américain: Pas de drapeau dans le soleil couchant, pas de patriostime excarcerbé, pas de fin heureuse, pas de diabolisation absolue de l’ennemi qui n’en est pas un, juste des humains, machinaux précis et faillibles mais dont la bonté ressort l’espace de quelques scènes profondément touchantes et justes. Cette foi en l’être humain est désarmante parce qu’elle vient se poser comme le point d’orgue d’une entreprise milimétrée, posée et sans fioritures, qui ne glorifie nullement l’Amérique, sans pour autant la conspuer. Après un tel déchaînement de violence, voir ce geste simple, de tendre la main à un autre homme, sans rien attendre en retour, ça a quelque chose d’éminemment touchant. 

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2 réponses à “Du Sang et des Larmes (Peter Berg ; 2014)

  1. La chute est probablement vraisemblable, faudrait lire le bouquin pour s’en assurer. Mais clair que ça fait mal à regarder ^^

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